La visite du ministre de la Santé, Amine Tehraoui, à l’hôpital Hassan II d’Agadir a déclenché une vive polémique. Entre critiques politiques, colère des citoyens et mesures d’urgence, cette affaire soulève de vraies questions sur la gouvernance hospitalière au Maroc.
Comme nous l’avons traité dans un précédent article, la crise de l’Hôpital Hassan II d’Agadir dépasse le cas local. Elle révèle des fragilités structurelles qui touchent l’ensemble du système de santé. Pour mieux comprendre les enjeux, Santé Mag a sollicité l’avis de Jamal Belhabes, directeur général de BELC AFRI Consulting et expert en gouvernance hospitalière.
Santé Mag : Comment analysez-vous les récentes décisions du ministre concernant l’hôpital Hassan II d’Agadir ?
Jamal Belhabess : Depuis 1970, l’hôpital Hassan II d’Agadir a accueilli des centaines de milliers de patients. Mais depuis 2023, la situation s’est nettement dégradée : pénurie de médicaments, départ d’un quart des médecins, manque de personnel soignant, grèves à répétition… La crise a culminé en août dernier avec une quinzaine de décès attribués à des soins inadéquats. Cela a provoqué une indignation publique qui a obligé le ministre à intervenir d’urgence.
Lors de sa visite du 16 septembre 2025, Amine Tehraoui a pris plusieurs décisions fortes : révocation de certains fonctionnaires, rupture de contrats externes, sanctions disciplinaires, mais aussi investissements et livraison d’équipements. Ces mesures vont dans le bon sens, mais elles arrivent tard. Depuis les premières alertes en 2023, il aurait fallu une stratégie claire, centrée sur l’organisation interne de l’hôpital et la gouvernance. Comme le rappelle le chercheur britannique James Reason, en gestion de crise il faut d’abord poser les bonnes questions : l’hôpital a-t-il un modèle organisationnel solide ? Les instances médicales et administratives ont-elles un réel pouvoir ? Si ces points avaient été clarifiés plus tôt, nous n’en serions pas là.

Ce qui m’inquiète, c’est que ce cas n’est pas isolé. D’autres hôpitaux, comme celui de Zghanghan à Nador, connaissent les mêmes difficultés. La vraie question est donc nationale : devons-nous engager une réflexion de fond sur l’amélioration de l’offre de soins, dans le cadre des réformes déjà prévues par la loi 06-22 et la création de la Haute Autorité de Santé ?
Santé Mag : Certains estiment que les limogeages et appels d’offres annoncés existaient déjà avant la visite du ministre. Qu’en pensez-vous ?
Jamal Belhabess : C’est vrai, plusieurs critiques soulignent que certains départs et appels d’offres étaient déjà engagés. Mais en communication de crise, ce n’est pas rare. Dans une situation tendue, le pouvoir doit montrer qu’il agit vite et fort, quitte à remettre en avant des mesures déjà prévues.
D’un côté, la crise a servi d’accélérateur. Des procédures étaient en cours, mais elles avançaient trop lentement. La pression de l’opinion publique a poussé à débloquer des dossiers qui traînaient. D’un autre côté, il y a un vrai problème de transparence : faute d’explications claires, les citoyens ont l’impression qu’on recycle d’anciennes décisions pour calmer la colère.
La solution est simple : publier un plan d’action précis, avec des objectifs mesurables. Et surtout, reconnaître les efforts déjà engagés au lieu de les présenter comme des nouveautés. Cela éviterait les soupçons d’opportunisme et renforcerait la confiance.
Santé Mag : Où se situe la frontière entre continuité institutionnelle et nouvelles décisions stratégiques ?
Jamal Belhabess : En gestion hospitalière, il faut savoir conjuguer stabilité et transformation. La continuité, c’est assurer le quotidien : appliquer les procédures, respecter les budgets, exécuter les projets déjà validés. Mais une crise impose aussi des décisions stratégiques : changer de priorités, introduire de nouvelles règles, redéfinir la gouvernance.
La différence se joue sur trois points : l’intention (calmer ou transformer ?), le moment (réagir ou anticiper ?) et l’impact réel sur les pratiques. La continuité sécurise le système, mais la stratégie le fait évoluer. Les deux sont nécessaires, mais il faut savoir où placer le curseur.
Santé Mag : Le fait que le ministre ne soit pas issu du corps médical est-il une faiblesse ou une opportunité ?
Jamal Belhabess : C’est un débat ancien : faut-il être médecin pour diriger un hôpital ? Pas forcément. La gestion hospitalière est une discipline à part entière. C’est pour cela qu’existe l’École nationale de santé publique, qui forme aussi bien des médecins que des administrateurs ou des paramédicaux.
Ni l’appartenance politique ni l’expérience de terrain ne suffisent à gérer un système aussi complexe. Ce qu’il faut, c’est une formation spécialisée en gouvernance de la santé. C’est là que se joue la compétence réelle, au-delà du parcours d’origine.
Santé Mag : Les investissements annoncés, notamment le futur CHU d’Agadir, suffiront-ils à répondre aux besoins ?
Jamal Belhabess : Tout dépendra de la manière dont ils sont pensés. Construire un CHU ne suffit pas : il faut que le projet repose sur des études solides — économiques, sociales, démographiques — et sur une planification adaptée à la demande réelle.
Si ces conditions sont respectées, le futur CHU d’Agadir, combiné aux nouveaux hôpitaux en cours à Laâyoune, devrait réduire la pression sur les structures actuelles et améliorer l’accès aux soins dans la région. Mais l’infrastructure n’est qu’un outil. L’essentiel reste la qualité de la gestion, des équipes et de l’organisation.

