À l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre la tuberculose 2026, le Ministère de la Santé et de la Protection sociale du Maroc (MSPS) a rappelé, à travers un communiqué ministériel signé par Amine Tahraoui, la nécessité de renforcer les efforts de détection précoce et de prise en charge globale de cette infection.
L’accent mis cette année sur les formes extrapulmonaires (TEP) traduit une évolution importante dans la compréhension du profil épidémiologique national. En effet, selon les données récentes communiquées, ces formes représentent désormais environ 53 % des nouveaux cas de tuberculose au Royaume du Maroc, dépassant ainsi les formes pulmonaires (TP), classiquement dominantes.
Cette réalité épidémiologique, longtemps sous-estimée dans la pratique clinique, interpelle directement les professionnels de santé, notamment les médecins spécialistes, sur leurs pratiques diagnostiques. Elle souligne également l’importance d’une approche plus intégrée de la maladie.
GeneXpert : un outil clé pour un diagnostic rapide et fiable
Dans ce cadre, une étude marocaine intitulée « Diagnostic Performance of GeneXpert MTB/RIF for Pulmonary and Extra-Pulmonary Tuberculosis in Morocco (2025) », menée par le Dr Kholoud Maafi au sein du Centre hospitalier universitaire Ibn Sina, apporte des éléments scientifiques essentiels sur le diagnostic des formes pulmonaires et extrapulmonaires de la tuberculose.
Le test moléculaire GeneXpert MTB/RIF, PCR nichée en temps réel, détecte en moins de deux heures l’ADN de Mycobacterium tuberculosis ainsi que les mutations du gène rpoB associées à la résistance à la rifampicine.
GeneXpert : des performances diagnostiques élevées
Selon cette étude, le GeneXpert démontre une excellente sensibilité et spécificité, par rapport à la culture (gold standard), pour la majorité des formes extrapulmonaires (suite à l’analyse de 1 061 prélèvements biologiques), bien que ces performances varient selon le type de prélèvement et la localisation de l’infection.

À titre d’exemple, la tuberculose neuro-méningée présente une sensibilité (Se) de 100 % et une spécificité (Sp) de 83,3 %. La tuberculose ostéoarticulaire affiche une Se de 100 % et une Sp de 95 %. La tuberculose ganglionnaire cervicale atteint une Se de 100 % et une Sp de 85,5 %. La péricardite tuberculeuse présente une Se de 100 % et une Sp de 95,8 %.
La tuberculose urogénitale affiche une Se de 100 % et une Sp de 91,4 %. Enfin, la sensibilité de la tuberculose digestive varie entre 85,7 % et 100 %, et sa spécificité entre 88,6 % et 91 %, selon le type de biopsie. Ces valeurs confirment la fiabilité du test pour la détection rapide de cette infection, même dans les formes et localisations paucibacillaires.
Ces performances font de ce test un outil incontournable, recommandé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour le diagnostic initial de toutes les formes de tuberculose. Il fait également partie des schémas du diagnostic biologique de cette infection mentionnés dans le Programme national de lutte antituberculeuse (PNLAT).
Diagnostic biologique : vers une approche multidimensionnelle indispensable
Toutefois, le diagnostic de la TEP ne peut reposer sur un seul test. Il doit s’inscrire dans une approche multidimensionnelle combinant données cliniques, radiologiques et biologiques, afin d’optimiser la détection précoce et la prise en charge adéquate des patients tuberculeux.

Tuberculose extrapulmonaire : une diversité clinique qui complique le diagnostic
Dans cette perspective, l’un des défis majeurs réside dans la reconnaissance clinique précoce des formes extrapulmonaires. Contrairement à la tuberculose pulmonaire, souvent associée à une toux chronique évocatrice, ces formes peuvent évoluer de manière insidieuse et variable selon la localisation.
Cette diversité clinique nécessite une forte suspicion diagnostique. Elle impose également une meilleure intégration des algorithmes décisionnels en pratique quotidienne chez les médecins spécialistes.
Formation, dépistage et accès aux teste : leviers clés du changement
La formation médicale continue apparaît ainsi comme un levier stratégique permettant de réduire significativement les délais de diagnostic.
Par ailleurs, le renforcement du dépistage, tel que recommandé par les autorités sanitaires marocaines, ne peut être pleinement efficace sans une adaptation aux spécificités des formes extrapulmonaires. Cela implique une diversification des stratégies diagnostiques et un accès élargi aux techniques modernes.
L’utilisation du GeneXpert sur des prélèvements extrapulmonaires doit être encouragée et optimisée. Le recours à l’anatomohistopathologie et à la mise en culture reste crucial dans certains cas complexes. L’amélioration des circuits de référence et de contre-référence constitue également un enjeu organisationnel majeur, permettant de réduire les pertes de chance pour les patients.
Plan national 2024–2030 : intégrer pleinement les formes extrapulmonaires
Le Plan stratégique national (2024–2030) s’inscrit dans cette dynamique ambitieuse, visant à réduire significativement l’incidence et la mortalité liées à la tuberculose. Cependant, l’atteinte de ces objectifs dépendra fortement de la capacité du système de santé à intégrer les réalités du terrain.
La prise en compte des formes extrapulmonaires est désormais incontournable. Elle nécessite une approche multisectorielle impliquant médecins cliniciens, biologistes, décideurs politiques et société civile. L’engagement des professionnels de santé est central dans cette lutte. Leur rôle ne se limite pas au suivi du traitement thérapeutique pour réduire le risque de propagation des formes pharmacorésistantes. Il s’étend également à la détection précoce et à l’éducation des patients.
L’urgence d’un changement de culture clinique
En conclusion, la lutte contre la tuberculose au Maroc ne pourra être pleinement efficace sans une attention particulière portée aux formes extrapulmonaires. Comme le souligne le MSPS, le renforcement du dépistage constitue une priorité nationale. Mais au-delà des outils, c’est une véritable culture clinique qu’il faut développer. Sensibiliser les médecins spécialistes à ces formes atypiques constitue une urgence scientifique et sanitaire.
L’intégration des données issues de la recherche, notamment celles produites au Royaume du Maroc, reste indispensable. Elle permet d’orienter les pratiques vers plus d’efficacité. Ainsi, seule une approche intégrée, combinant expertise clinique et innovation diagnostique, permettra de relever ce défi majeur de santé publique au Maroc.

