Le 25 mars 2026, l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du Travail (ANSES) a publié un rapport qui relance le débat sur le cadmium.
L’ANSES met en évidence une exposition préoccupante de la population française et appelle à limiter la consommation de produits à base de blé, notamment le pain, les biscuits et les céréales du petit-déjeuner. En cause : un métal lourd présent dans les sols agricoles, qui s’accumule dans l’organisme et peut provoquer, à long terme, des effets sanitaires graves.
Cette alerte, centrée sur la France, dépasse largement le cadre européen. Elle pose une question directe pour le Maroc, à la fois grand consommateur de produits céréaliers et acteur majeur de la production mondiale d’engrais phosphatés.
Un contaminant diffus au cœur de l’alimentation quotidienne
Le cadmium est un élément naturellement présent dans les sols. Mais son accumulation résulte en grande partie des activités humaines. L’agriculture, en particulier, joue un rôle déterminant à travers l’utilisation d’engrais phosphatés.
Ces fertilisants, issus de roches naturelles, contiennent des niveaux variables de cadmium. Une fois épandus, ce métal s’intègre progressivement aux sols. Les plantes l’absorbent ensuite par leurs racines, en particulier les céréales.
Pain, pâtes, riz, biscuits : ces produits occupent une place centrale dans l’alimentation. Individuellement, leur teneur reste généralement modérée. Mais leur consommation quotidienne entraîne une exposition cumulative, qui constitue aujourd’hui le principal facteur de risque.
Une exposition chronique aux effets bien documentés
Selon le Dr Hala Harifi, docteure en physiologie, toxicologie et santé, le caractère cumulatif du cadmium constitue le principal facteur de risque. « Sa demi-vie biologique est estimée entre 10 et 30 ans, ce qui lui permet de s’accumuler durablement dans l’organisme », explique-t-elle.
Même à faibles doses, ce métal lourd déclenche un stress oxydatif, des dommages à l’ADN et une réponse inflammatoire. Il s’accumule principalement dans les reins et les os, avec des conséquences à long terme sur la fonction rénale et la densité osseuse.
Plus préoccupant encore, le cadmium peut franchir la barrière hémato-encéphalique. « Il perturbe la neurotransmission et peut affecter les fonctions cognitives, avec des troubles anxieux ou moteurs », précise-t-elle.
Les seuils dits tolérables restent eux-mêmes discutés. L’Autorité européenne de sécurité des aliments fixe une dose hebdomadaire à 2,5 µg/kg. Mais certaines populations dépassent déjà ces niveaux via l’alimentation. « Même des expositions proches de ces seuils peuvent, à long terme, avoir des effets délétères », alerte le Dr Harifi.
Engrais phosphatés : une contamination qui commence dans les sols
Le rôle des engrais phosphatés est aujourd’hui central dans la compréhension du phénomène.
Fabriqués à partir de roches phosphatées, ces fertilisants contiennent naturellement du cadmium. Leur utilisation régulière entraîne une accumulation progressive dans les sols agricoles.
Cette contamination diffuse se transmet ensuite à la chaîne alimentaire. Les cultures absorbent le métal, qui se retrouve dans les produits transformés.
Ce mécanisme explique pourquoi les aliments les plus consommés, et non les plus contaminés, sont les principaux contributeurs à l’exposition globale.
L’Europe renforce ses exigences, les industriels s’adaptent
Face à ces constats, les autorités européennes ont engagé un durcissement progressif des normes. Le règlement actuel fixe une limite à 60 mg/kg de P₂O₅ pour les engrais phosphatés.
Mais les recommandations scientifiques, notamment celles de l’Anses, convergent vers un seuil plus strict, autour de 20 mg/kg, afin de limiter durablement la contamination des sols.
Dans ce contexte, les industriels anticipent. Le groupe OCP, via sa filiale OCP Nutricrops, a récemment annoncé que les engrais destinés au marché européen respectent désormais ce seuil de 20 mg/kg depuis 2025.
Cette stratégie repose sur des investissements dans des technologies de décadmiation et sur un effort de recherche, notamment avec l’écosystème scientifique marocain.
Maroc : un manque de visibilité sur les standards appliqués localement
Mais une question centrale demeure. Les standards appliqués à l’export sont-ils également en vigueur sur le marché marocain ? Au moment de la rédaction de ces lignes (30 mars 2026), aucune communication publique d’OCP Nutricrops ne précise les niveaux de cadmium des engrais destinés à l’agriculture nationale.
Même absence de prise de position du côté de Bayer Crop Science North Africa, présent au Maroc depuis plus de 65 ans, et qui a récemment mis en avant sa stratégie régionale lors de sa convention annuelle 2026 à Marrakech.
Le discours insiste sur l’innovation, la durabilité et l’accompagnement des agriculteurs. Il évoque des solutions adaptées, des biosolutions et une agriculture plus responsable.
Mais sur la question précise du cadmium, aucun élément concret n’est avancé. Aucun positionnement chiffré, aucune indication sur les niveaux tolérés ou les pratiques mises en place localement.
Ce décalage entre discours stratégique et données opérationnelles laisse une zone d’ombre sur un enjeu pourtant central pour la sécurité alimentaire.
Des dispositifs existants, mais peu spécifiques au Maroc
Au Maroc, la réglementation encadrant les fertilisants existe. Elle relève principalement du ministère de l’Agriculture et des organismes de contrôle comme Office National de Sécurité Sanitaire des Produits Alimentaires.
Les textes en vigueur définissent les conditions de mise sur le marché, de contrôle et de qualité des intrants agricoles. Ils intègrent des exigences générales en matière de sécurité et de composition.
Cependant, à ce jour, aucune norme largement diffusée ne fixe un seuil spécifique de cadmium dans les engrais phosphatés comparable aux recommandations européennes récentes.
Par ailleurs, les données publiques sur la contamination des sols ou l’exposition alimentaire au cadmium au Maroc restent limitées. Contrairement à la France, aucun dispositif de biosurveillance équivalent n’a été largement communiqué.
Vers une convergence des standards ?
Dans un pays où le pain constitue un aliment de base, la question du cadmium ne peut être marginale. Une contamination des sols agricoles peut avoir des répercussions directes sur l’alimentation quotidienne. Elle concerne potentiellement une large partie de la population.
L’absence de données publiques et de communication institutionnelle ne signifie pas absence de risque. Elle souligne plutôt un déficit de visibilité sur un sujet émergent.
La situation actuelle met en évidence un décalage. D’un côté, des standards renforcés pour répondre aux exigences européennes. De l’autre, un cadre national moins explicite sur cette problématique spécifique.
Dans un contexte de mondialisation des normes sanitaires, la question devient inévitable : les exigences appliquées à l’export doivent-elles être étendues au marché marocain ?

