L’annonce du ministre de la Santé et de la Protection Sociale (MSPS), Amine Tahraoui, sur la suspension des subventions à l’investissement destinées aux cliniques privées, a déclenché une vague de réactions dans le secteur. Les professionnels dénoncent une décision précipitée, tandis que d’autres y voient un rééquilibrage nécessaire du système de santé.
C’est au cœur de la Commission des secteurs sociaux à la Chambre des représentants qu’Amine Tahraoui a jeté un pavé dans la mare : le gel immédiat des subventions à l’investissement initialement prévues pour certaines cliniques privées. Une déclaration qui n’a pas tardé à provoquer une levée de boucliers du côté des principaux concernés.
Un démenti catégorique du privé
L’Association Nationale des Cliniques Privées (ANCP), par une lettre ouverte publiée le 5 octobre, a exprimé son étonnement, affirmant que ses membres n’ont jamais bénéficié de telles subventions, ni pour le fonctionnement, ni pour l’équipement. L’organisation appelle le ministère à faire preuve de transparence en publiant la liste des cliniques prétendument bénéficiaires, ainsi que les textes légaux encadrant ces aides.
Même le géant marocain de la santé privée Akdital s’est fendu d’un communiqué assurant n’avoir jamais touché la moindre aide étatique.
Le ministre persiste et signe
Invité quelques jours plus tard sur le plateau de 2M, le ministre a précisé qu’il s’agissait de sept projets déposés dans le cadre de la Charte de l’investissement, avec des primes pouvant atteindre 30 % de la valeur du projet. Ces dossiers avaient déjà reçu un accord de principe de la Commission nationale des investissements avant d’être bloqués par le veto du MSPS, dans l’attente d’un nouveau cadre légal encadrant le partenariat public-privé.
Tahraoui a souligné que la prolifération des cliniques s’est accélérée depuis la généralisation de l’AMO, créant un déséquilibre au profit du privé. Il a notamment pointé le besoin de mieux réguler la mobilité des médecins, de fixer une tarification de référence claire, et d’encourager l’implantation dans les déserts médicaux.
Une rupture ou un rééquilibrage ?
Pour mieux comprendre les enjeux, Santé Mag a interrogé Jamal Belhabes, Directeur général de BELC AFRI Consulting et expert en gouvernance hospitalière.
Santé Mag : Vu la situation critique du système public, le privé a-t-il encore légitimement besoin de soutien financier de l’État, notamment des groupes en forte croissance comme Akdital ?
Jamal Belhabes : Aujourd’hui, les subventions à l’investissement sont généralement accordées via la Commission nationale des investissements. Elles couvrent une partie des frais liés à la création ou à l’extension d’établissements privés, notamment pour les équipements et les infrastructures. Ces aides visaient à encourager l’installation de cliniques dans certaines régions ou dans des spécialités jugées prioritaires. Toutefois, le ministère de la Santé a décidé en octobre 2025 de geler ces subventions, afin de recentrer les efforts budgétaires sur le secteur public.
D’autres formes de soutien existent. Il y a notamment des incitations fiscales, comme des exonérations de TVA sur le matériel médical ou des allègements d’impôt sur les sociétés dans les zones défavorisées. Le secteur privé bénéficie aussi de son intégration dans les conventions de l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO), ce qui lui garantit un flux de patients solvables. Même si cela n’est pas une subvention directe, il s’agit bel et bien d’un avantage structurel important, puisque les remboursements sont financés par les caisses publiques.
Dans certains cas, des partenariats public-privé permettent à des cliniques de bénéficier de cofinancements pour des spécialités comme l’oncologie ou la dialyse. Cela peut inclure la mise à disposition de locaux, de matériel ou même de personnel issu du secteur public. Durant la pandémie de COVID-19, certaines structures privées ont aussi été directement rémunérées par l’État pour participer à la prise en charge des patients.
Mais dans le contexte actuel, où l’accès équitable aux soins devient une priorité nationale, ces mécanismes de soutien sont remis en question. Des groupes comme Akdital, dont la croissance est rapide, l’introduction en bourse déjà actée, et les moyens financiers solides, n’ont plus, objectivement, besoin de l’appui budgétaire de l’État pour se développer. Continuer à les subventionner pose un problème de justice sociale. Si aide publique il doit y avoir, elle devrait être strictement conditionnée à des missions d’intérêt général : couverture de zones désertées, spécialités non rentables, services d’urgences…
Les ressources publiques doivent avant tout servir à redresser un système hospitalier public à bout de souffle. Le privé peut jouer un rôle, mais il ne peut plus être prioritaire. Il est temps de passer à un modèle où la régulation, la transparence et l’équité guident les décisions.
Santé Mag : Le contexte social actuel a-t-il précipité cette décision, ou assiste-t-on à un virage structurel dans la gouvernance sanitaire du pays ?
Jamal Belhabes : Nous ne sommes pas face à une simple réaction à chaud, mais bien dans une dynamique de transformation structurelle. Cette décision s’inscrit dans une volonté plus large de réorganiser le système de santé autour de principes de régulation et d’équité. Cela dit, les tensions sociales et la pression croissante de la population, de plus en plus intolérante face aux dysfonctionnements et aux inégalités, ont clairement accéléré le mouvement.
Le Maroc se retrouve à un tournant. D’un côté, une forte demande citoyenne pour des soins accessibles et de qualité. De l’autre, un État qui cherche à retrouver son rôle de régulateur et à corriger des déséquilibres devenus trop visibles. Cette conjoncture impose une gouvernance plus transparente, centrée sur l’intérêt collectif.
Santé Mag : Cette décision du ministère peut-elle marquer un recentrage stratégique vers la santé publique, ou risque-t-elle de freiner des dynamiques utiles dans le privé ?
Jamal Belhabes : Elle peut, en effet, être interprétée comme un signal fort en faveur d’un recentrage sur le service public. C’est une décision salutaire, à condition qu’elle ne se limite pas à une suspension temporaire. Il faut penser un modèle durable, capable de concilier l’efficacité du privé avec l’engagement social du public.
Le danger, toutefois, serait de freiner certaines dynamiques utiles portées par des initiatives privées, en particulier dans des domaines techniques ou mal couverts par le public. D’où la nécessité d’un nouveau cadre de partenariat, plus intelligent, plus équilibré. Ce modèle doit reposer sur une régulation plus fine et une contractualisation bien encadrée.
Les précédents projets de partenariats public-privé n’ont pas toujours été à la hauteur. Les cahiers des charges mal définis et les failles de suivi, notamment dans les centres d’hémodialyse, ont limité les résultats. Il est donc urgent de tirer les leçons du passé pour bâtir un nouveau socle de coopération.
Santé Mag : Quels garde-fous faudrait-il mettre en place pour que le secteur privé joue pleinement son rôle sans déséquilibrer l’écosystème sanitaire ?
Jamal Belhabes : Il est essentiel d’établir un cadre réglementaire strict qui garantisse un équilibre entre performance économique et responsabilité sociale. Le secteur privé doit s’inscrire dans une logique de complémentarité, et non de concurrence sauvage.
Cela passe d’abord par une régulation territoriale. Les implantations doivent répondre à une planification nationale cohérente, pour éviter une surconcentration dans les grandes villes et un abandon des zones rurales ou défavorisées. Ensuite, les partenariats doivent s’appuyer sur des contrats clairs, avec des objectifs précis et mesurables, et non sur de simples déclarations d’intention.
La question des tarifs est également cruciale. Un encadrement progressif des prix, notamment via une tarification nationale de référence réellement appliquée, est indispensable pour garantir l’accessibilité financière des soins. À cela s’ajoute la nécessité d’imposer des audits qualité et des évaluations régulières des établissements privés, pour s’assurer qu’ils répondent aux standards de sécurité et de service.
Enfin, les acteurs du privé doivent être tenus de participer à des missions d’intérêt public : garde, urgences, soins non rentables. C’est le prix d’un partenariat équilibré.
Santé Mag : Le développement du secteur privé ces dernières années s’est-il fait au détriment de l’hôpital public, comme le laisse entendre le ministre ?
Jamal Belhabes : Il serait injuste de tout mettre sur le dos du privé. Le système public a accumulé des fragilités internes depuis des années : bureaucratie pesante, budgets insuffisants, démotivation du personnel. Ce sont autant de facteurs qui ont ouvert la voie à l’essor du privé.
Mais le développement rapide des établissements privés s’est souvent fait en l’absence de garde-fous. Faute de régulation, le privé s’est déployé de manière déséquilibrée, en se concentrant sur les segments rentables et les zones urbaines. Pendant ce temps, les hôpitaux publics ont vu partir leurs compétences : médecins, infirmiers, techniciens formés par l’État ont préféré rejoindre le privé, attirés par de meilleures conditions de travail.
Cette fuite des talents, associée à une absence de complémentarité planifiée entre les deux secteurs, a accentué les inégalités. Le privé a pris de l’ampleur là où le public reculait, souvent au prix d’un accès aux soins de plus en plus inégalitaire.
Il faut le dire clairement : cette croissance du privé a été facilitée, parfois encouragée, par des politiques publiques peu regardantes. Accès élargi à l’AMO, facilités fiscales, soutien à l’investissement… Tout a été fait pour favoriser un développement accéléré, sans réflexion sur les conséquences à long terme.
La décision du ministère est donc une tentative de rectification. Mais elle arrive tard, et surtout, elle a été mal expliquée. Les déclarations floues et les tensions générées ont brouillé le message. Ce que la population attend aujourd’hui, ce sont des actions concrètes : plus de médecins dans les hôpitaux, des soins accessibles partout, et une vraie justice sanitaire. Pas seulement des effets d’annonce.

