Le Maroc connaît une mutation sans précédent de son système de santé, inscrite dans le cadre du grand chantier royal de refonte nationale. Cette transformation structurelle ne se limite pas à l’amélioration des hôpitaux : elle touche la gouvernance, les urgences, la couverture médicale et la transparence financière.
En réponse à plusieurs questions, lors de la session des questions-réponses au Parlement, le ministre de la Santé et de la Protection Sociale (MSPS), Amine Tehraoui, a indiqué que dans le monde rural, l’accès aux soins reste un enjeu majeur. Le gouvernement a engagé, depuis 2021, un vaste plan de réhabilitation et de construction d’établissements pour réduire les inégalités territoriales. Il est question d’offrir à chaque citoyen un accès équitable, durable et de qualité aux soins.
Par exemple, à Midar, Talsint, Ahfir ou Tinghir, des hôpitaux de proximité accueillent désormais des dizaines de milliers d’habitants, leur évitant des déplacements longs et coûteux vers les grandes villes.
Ce programme s’inscrit dans une vision nationale ambitieuse, portée par le Ministère de la Santé et de la Protection Sociale (MSPS) : 1.400 centres de santé doivent être modernisés d’ici fin 2025 selon les normes des établissements de première ligne (ESSP), avec équipements biomédicaux, connexion numérique et espaces d’accueil adaptés. Parallèlement, 22 hôpitaux ont été livrés depuis 2022, 24 sont en construction et 20 autres sont programmés d’ici 2027.
L’effort de décentralisation passe aussi par la création de centres hospitaliers universitaires (CHU) dans chaque région pour assurer soins spécialisés et formation médicale de proximité.
Urgences hospitalières : réorganiser pour sauver des vies
Les services d’urgence, longtemps fragilisés par la surcharge et le manque de médecins, constituent un autre pilier de la réforme. Le pays compte à peine 30 médecins urgentistes, tandis que près de 60 % des patients reçus ne relèvent pas de cas critiques, accentuant l’encombrement des structures.
Face à cette réalité, le ministère de la Santé a déployé un plan en deux temps. À court terme, la réorganisation sur dix semaines a permis de fluidifier les circuits, d’uniformiser les protocoles et d’améliorer les espaces d’accueil.
À moyen terme, le gouvernement prévoit de renforcer la formation des urgentistes, de créer des incitations financières attractives et d’étendre le réseau SAMU pour améliorer la prise en charge préhospitalière. Ces actions visent à restaurer la confiance des citoyens dans le service public de santé, tout en garantissant une meilleure réactivité face aux urgences vitales.
Une nouvelle gouvernance pour une santé territorialisée
La réforme s’appuie sur une refonte de la gouvernance à travers la création d’institutions spécialisées. La Haute Autorité de Santé veille à la transparence et à la qualité des soins. L’Agence marocaine du médicament et des produits de santé a numérisé l’ensemble des procédures pour renforcer la souveraineté pharmaceutique. L’Agence du sang et de ses dérivés restructure le réseau des banques de sang afin d’assurer l’autosuffisance nationale.
Mais c’est surtout la création des Groupements Sanitaires Territoriaux (GST) qui marque une rupture. Ces structures unifient la gestion régionale des hôpitaux et des centres de santé sous une même entité.
La première expérimentation à Tanger–Tétouan–Al Hoceima regroupe un CHU, 22 hôpitaux et 295 centres de santé. Ce modèle intégré permet une meilleure coordination entre soins de proximité et médecine spécialisée. Après cette phase pilote, le dispositif sera progressivement généralisé à d’autres régions dès 2026.
Le défi de la couverture médicale universelle
L’extension de la couverture médicale obligatoire (AMO) représente un tournant majeur dans l’histoire de la santé publique marocaine. En trois ans, le nombre de bénéficiaires est passé de 8,6 millions en 2021 à 24,2 millions en 2025, dont près de 11 millions via le régime AMO Tadamoun. Cette avancée a permis à des millions de Marocains d’accéder pour la première fois aux soins, mais elle a aussi exercé une pression sans précédent sur le système.
Le nombre de dossiers de remboursement traités par la CNSS est passé de 17,4 millions en 2023 à 23,8 millions en 2024, soit une hausse de 37 % en deux ans. Cette demande accrue, notamment dans le secteur privé, alimente la perception d’une hausse du coût des soins. Or, le ministère précise qu’aucune augmentation des prix des médicaments ni des tarifs médicaux officiels n’a été décidée, la tarification nationale de référence (TNR) datant toujours de 2006.
Moins de coûts, plus de transparence
Pour accompagner cette montée en charge, le ministère de la Santé a lancé plusieurs mesures correctives. Parmi elles : la révision des prix de certains médicaments, l’adoption de protocoles thérapeutiques standardisés, le contrôle renforcé de la facturation et des remboursements en partenariat avec la CNSS, et la mise à jour prochaine de la TNR sous la supervision de la Haute Autorité de Santé. Ces actions visent à réduire le reste à charge des patients et à assurer une meilleure soutenabilité du système.
L’État réaffirme ainsi son engagement à soulager la pression financière sur les ménages, tout en consolidant la transparence et la responsabilité dans la gestion du secteur. La généralisation de la couverture médicale est une avancée historique, mais elle impose désormais une réforme de fond du financement et de la gouvernance du système pour garantir sa durabilité.
Une réforme sous le signe de l’équité et l’efficacité
En modernisant ses infrastructures, en réorganisant ses urgences et en instaurant une gouvernance territoriale claire, le Maroc construit un modèle de santé publique plus résilient et inclusif. La généralisation de l’AMO, la digitalisation du médicament et la création des GST traduisent une vision cohérente : rapprocher la santé du citoyen tout en assurant la transparence et la soutenabilité du système.
Le chantier est vaste, mais la direction est claire : faire de la santé un pilier de la justice sociale et du développement humain durable.
Personnel de santé : un levier clé pour réussir la réforme
Le MSPS a fait de l’amélioration des conditions de travail du personnel soignant une priorité stratégique. Depuis 2022, un dialogue social soutenu avec les syndicats les plus représentatifs a permis de conclure deux accords majeurs, en février 2022 et juillet 2024, ouvrant la voie à une revalorisation salariale et statutaire sans précédent. Ces réformes visent à reconnaître l’effort quotidien des professionnels de santé et à consolider leur stabilité professionnelle.
Entre 2022 et 2025, les revalorisations salariales ont oscillé entre +2.000 et +7.000 dirhams nets selon les catégories, soit une hausse allant jusqu’à 58 %. L’accord de 2024 a introduit une prime de risque revalorisée, de nouvelles règles de promotion, et une refonte des dispositifs de garde et d’astreinte. Le ministère prépare également la mise en œuvre d’un système de rémunération variable, fondé sur la performance et la qualité des soins, afin de stimuler la productivité et d’améliorer le service rendu aux citoyens.
Au-delà des aspects financiers, cette politique de valorisation s’inscrit dans une approche globale : renforcer la motivation, stabiliser les carrières et restaurer l’attractivité du secteur public. En investissant dans ses ressources humaines, le Maroc consolide l’un des piliers essentiels de sa réforme sanitaire, un système où les soignants sont au cœur du changement et les citoyens, les premiers bénéficiaires.

