Ramadan et diabète : le Dr Maafi alerte sur les risques métaboliques et l’encadrement thérapeutique du jeûne

À l’approche du mois de Ramadan, la question du jeûne chez les patients diabétiques revient au cœur des préoccupations médicales et pharmaceutiques. Entre équilibre glycémique, adaptation thérapeutique et risques métaboliques, l’encadrement scientifique s’impose comme une nécessité de santé publique.

Dans ce contexte, Santé Mag a échangé avec le Dr Kholoud Maafi, pharmacienne biologiste à l’Institut Pasteur du Maroc et membre de la Société Marocaine de Pharmacologie et des thérapeutiques (SMPT), afin d’éclairer les enjeux du jeûne et du diabète durant cette période particulière.

Le mois béni de Ramadan constitue un défi métabolique majeur pour les terrains diabétiques, dont l’alternance entre privation prolongée d’apport calorique et réalimentation concentrée sur deux repas entraîne des adaptations hormonales et énergétiques complexes.

Chez le patient diabétique, ces modifications peuvent fragiliser son équilibre glycémique et exposer à des variations importantes au cours de la journée. Dans ce contexte, l’accompagnement pharmaceutique devient un pilier essentiel, reposant sur une collaboration étroite entre le pharmacien officinal et le pharmacien biologiste afin de garantir un jeûne sûr, médicalement encadré et pleinement respectueux des convictions et du choix éclairé du patient.

Modulations glycémiques au cours du jeûne : adaptations physiologiques et vulnérabilités métaboliques

Le jeûne durant le mois de Ramadan entraîne physiologiquement l’utilisation des réserves hépatiques de glycogène, puis l’activation de la néoglucogenèse et de la lipolyse. Chez les terrains diabétiques, cette transition métabolique risque de provoquer des hypoglycémies en fin de journée, particulièrement chez les patients sous insulinothérapie ou sulfamides hypoglycémiants, tandis que le ftour peut induire des pics hyperglycémiques postprandiaux très marqués.

L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) rappelle que les personnes atteintes de pathologies chroniques doivent bénéficier d’une évaluation biologique avant le Ramadan pour ajustement du protocole thérapeutique et insiste sur l’importance d’une autosurveillance glycémique régulière durant le jeûne.

L’OMS précise également que le jeûne doit être interrompu si la glycémie descend en dessous de 70 mg/dL (soit 0,70 g/L) ou dépasse 300 mg/dL (soit 3 g/L), ces seuils étant associés à un risque métabolique aigu. Dans cette dynamique, le pharmacien biologiste joue un rôle crucial dans l’analyse des profils glycémiques, principalement la glycémie à jeun et l’hémoglobine glyquée (HbA1c), tandis que le pharmacien d’officine accompagne le patient dans l’organisation pratique de son autosurveillance et dans l’interprétation des résultats au quotidien ainsi que l’observance du schéma thérapeutique.

Risques métaboliques du jeûne sous traitement antidiabétique : identification et stratification

Le jeûne chez le patient diabétique sous traitement expose à plusieurs complications potentielles : hypoglycémie sévère, hyperglycémie majeure, acidocétose diabétique et déshydratation avec déséquilibres hydro-électrolytiques. Ces risques varient selon le type de diabète, l’ancienneté de la maladie, le schéma thérapeutique et la stabilité glycémique préalable.

Une stratification pré-Ramadan est donc indispensable afin d’identifier les patients à haut risque pour lesquels le jeûne peut être déconseillé. Dans cette optique, le pharmacien biologiste contribue à cette évaluation par l’interprétation des données biologiques récentes, tandis que le pharmacien officinal participe activement à la prévention par l’éducation thérapeutique et la sensibilisation aux situations à risque.

Type de diabète le plus à risque d’hypoglycémie durant le Ramadan

Plusieurs études épidémiologiques menées sur des patients diabétiques observant le jeûne du Ramadan montrent que le risque d’hypoglycémie augmente de manière significative chez toutes les personnes avec diabète, mais que ce risque est variable selon le type de diabète et la gestion thérapeutique.

Une étude menée dans 13 pays a mis en évidence que les épisodes sévères d’hypoglycémie nécessitant une hospitalisation se multipliaient pendant le mois de Ramadan par rapport aux autres mois, avec une augmentation d’environ 4,7 fois chez les personnes atteintes de diabète de type 1 (DT1) et 7,5 fois chez celles atteintes de diabète de type 2 sous traitement (insuline ou hypoglycémiants), cela reflète notamment la sensibilité accrue des variations glycémiques liées à la privation alimentaire et aux erreurs d’ajustement médicamenteux.

Bien que le DT1 soit souvent considéré comme plus fragile du fait de sa dépendance à l’insuline et de l’absence d’insulinorésistance, ces données épidémiologiques montrent que les patients diabétiques de type 2 sous traitement intensif peuvent également connaître une forte augmentation des épisodes hypoglycémiques au cours du jeûne.

Critères cliniques et biologiques imposant l’interruption du jeûne

Certains signes cliniques doivent conduire à rompre immédiatement le jeûne afin de prévenir une complication grave. Outre les seuils glycémiques rappelés par l’OMS, l’apparition de symptômes évocateurs d’hypoglycémie tels que sueurs, tremblements, tachycardie, troubles de la concentration ou malaise impose un resucrage rapide. De même, une hyperglycémie persistante associée à une polyurie, une soif intense ou des signes de déshydratation nécessite une prise en charge médicale immédiate.

Le pharmacien d’officine occupe ici une position stratégique de première ligne pour détecter précocement ces signaux d’alerte et orienter le patient, en sensibilisant ses patients diabétiques, tandis que le pharmacien biologiste confirme le déséquilibre par des examens biologiques adéquats et participe à l’ajustement thérapeutique.

Ajustements thérapeutiques pendant Ramadan : principes pharmacocinétiques et sécurisation des schémas posologiques

L’adaptation du traitement antidiabétique pendant le Ramadan repose sur une réévaluation individualisée et un réajustement des doses (posologies) et des horaires d’administration (chronothérapie). L’OMS souligne que toute modification thérapeutique doit être réalisée sous supervision médicale et déconseille formellement les ajustements empiriques par le patient lui-même.

La redistribution des doses d’insuline entre le ftour et le shour, la réduction des molécules à fort potentiel hypoglycémiant (principalement les sulfamides hypoglycémiants) et la prise en compte du risque de déshydratation lié à certaines classes médicamenteuses doivent être envisagées avec rigueur.

Dans cette démarche, le pharmacien officinal assure l’explication détaillée des nouveaux schémas posologiques et veille à l’adhésion thérapeutique en collaborant étroitement avec le médecin traitant, d’autant plus que, dans le contexte réglementaire marocain, la substitution n’est pas autorisée en pharmacie d’officine. De son côté, le biologiste apporte une lecture scientifique rigoureuse des résultats biologiques, contribuant ainsi à affiner et sécuriser les ajustements médicamenteux.

Impact nutritionnel du ftour et du shour sur l’équilibre glycémique : enjeux diététiques et prévention des pics postprandiaux

La composition des repas du Ramadan influence directement l’équilibre glycémique. Un ftour riche en sucres simples et en matières grasses favorise des excursions glycémiques importantes, alors qu’un shour insuffisamment équilibré peut majorer le risque d’hypoglycémie tardive. Une approche nutritionnelle structurée, privilégiant les glucides complexes, un apport protéique adéquat et une hydratation suffisante pendant les heures non jeûnées, est indispensable.

Le pharmacien officinal, par sa proximité avec le patient, renforce les conseils hygiéno-diététiques adaptés au contexte culturel marocain, tandis que le biologiste peut objectiver l’impact métabolique de ces habitudes par le suivi des paramètres glycémiques et lipidiques des patients.

Une responsabilité pharmaceutique partagée

Le jeûne chez la personne diabétique ne doit jamais être improvisé, il nécessite une préparation anticipée, une évaluation médicale rigoureuse et un suivi biologique/clinique continu. Les recommandations de l’OMS rappellent que la sécurité du patient prime et que la rupture du jeûne, lorsque les seuils glycémiques critiques sont atteints, constitue une mesure de protection et non un échec.

Dans ce cadre, la complémentarité entre pharmacien officinal et pharmacien biologiste représente un levier majeur de prévention et d’optimisation thérapeutique, inscrivant pleinement la profession pharmaceutique au cœur de la santé publique marocaine durant le Ramadan.

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