Pesticides au Maroc : le Dr Harifi décrypte les mécanismes toxiques et les risques pour la santé

Au Maroc, près de 13.700 tonnes de pesticides sont utilisées chaque année. Le Dr Hala Harifi, spécialiste en physiologie, toxicologie et santé, détaille leurs effets sur l’organisme et alerte sur une exposition largement répandue, confirmée par des données récentes d’intoxication et de contamination.

Au Maroc, l’agriculture repose fortement sur les pesticides pour maintenir les rendements. Les organophosphorés comme le malathion ou le chlorpyrifos sont courants, tout comme les pyréthrinoïdes, le glyphosate ou le mancozèbe.

« Certaines molécules, parfois interdites ailleurs, continuent d’être utilisées ou introduites de manière informelle », indique le Dr Hala Harifi. Elles représenteraient jusqu’à 15 % du marché.

Cette dépendance s’appuie largement sur l’importation. En 2024, plusieurs alertes ont concerné des produits agricoles marocains contenant des résidus de pesticides interdits, exposant le pays à des risques sanitaires et commerciaux.

Un impact direct sur le système nerveux

Certains pesticides agissent directement sur le système nerveux. Les organophosphorés et les carbamates inhibent l’acétylcholinestérase, une enzyme essentielle à la transmission nerveuse.

« Cette inhibition entraîne une accumulation d’acétylcholine et une hyperstimulation des neurones », explique le Dr Harifi.

Sur le terrain, cela se traduit par des symptômes fréquents dans les zones agricoles : maux de tête, vertiges ou troubles visuels. À long terme, l’exposition chronique pourrait favoriser des maladies neurodégénératives, dont la maladie de Parkinson.

Stress oxydatif : un mécanisme silencieux

De nombreux pesticides induisent un stress oxydatif en augmentant la production de radicaux libres. « Ce déséquilibre endommage les membranes cellulaires, les protéines et l’ADN », précise le Dr Harifi.

Dans un contexte où l’exposition alimentaire aux résidus reste fréquente, ce mécanisme participe au développement progressif de maladies chroniques, notamment neurologiques et cardiovasculaires.

Certains pesticides agissent comme des perturbateurs endocriniens. Ils imitent ou bloquent certaines hormones. « Cela peut entraîner des troubles de la fertilité, des anomalies du développement ou des dysfonctionnements thyroïdiens », souligne le Dr Harifi.

Les populations rurales, en particulier les femmes enceintes et les enfants, restent les plus exposées.

Une exposition massive et mal maîtrisée

Certaines molécules, comme le paraquat, ciblent directement les mitochondries, responsables de la production d’énergie. « Cette atteinte réduit la production d’ATP et accentue le stress oxydatif », explique le Dr Harifi.

Ces effets fragilisent les neurones et peuvent provoquer des atteintes neurologiques progressives, souvent peu détectées faute de suivi à long terme.

L’exposition aux pesticides reste élevée au Maroc, où l’agriculture emploie près de 40 % de la population active. « Plus de 86 % des agriculteurs ne savent pas précisément quels produits ils utilisent », alerte le Dr Harifi.

Les données nationales confirment cette tendance. Entre 2008 et 2016, plus de 11 000 cas d’intoxication liés aux pesticides ont été enregistrés. En 2024, 665 cas et 10 décès ont été signalés, avec une létalité en hausse.

Dans plusieurs régions, les pratiques agricoles restent préoccupantes. Le non-respect des doses, l’absence d’équipements de protection et des conditions de stockage inadéquates sont fréquents.

Environ 40 % des agriculteurs ne stockent pas les pesticides de manière sécurisée. Les emballages sont souvent brûlés ou abandonnés, ce qui favorise la contamination des sols et de l’eau.

Un impact environnemental déjà visible

Les pesticides sont souvent utilisés en mélange ou de manière successive. « Ces interactions peuvent amplifier la toxicité au-delà des effets individuels de chaque substance », prévient le Dr Harifi.

Ces effets combinés restent encore peu pris en compte dans les évaluations réglementaires. Les pesticides contaminent les sols, l’eau et l’air. Cette diffusion affecte directement la biodiversité.

Au Maroc, plus de 600 espèces seraient menacées, et près de 24 % de la flore est considérée comme rare ou en danger. Ces déséquilibres fragilisent les écosystèmes et les systèmes agricoles.

Des leviers identifiés pour la réduction des risques

Des mesures simples permettent de limiter l’exposition au quotidien. « Le lavage des aliments, la diversification du régime et le recours à des produits issus de l’agriculture biologique peuvent réduire les risques », recommande le Dr Harifi.

Mais l’enjeu dépasse les comportements individuels. Le renforcement de la formation des agriculteurs, du contrôle des produits et de la réglementation reste déterminant.

Les pesticides restent indispensables à l’agriculture marocaine, mais leur usage expose à des risques documentés. Intoxications, maladies chroniques et impacts environnementaux s’accumulent.

Pour le Dr Hala Harifi, mieux comprendre les mécanismes toxiques constitue une étape clé pour limiter ces effets.

spot_imgspot_img
0FansJ'aime
0SuiveursSuivre
22,800AbonnésS'abonner