Chaque année, près de 40.000 nouveaux cas de cancers sont diagnostiqués au Maroc, dont plus d’un tiers concerne le sein. Ce cancer représente 22,6 % de tous les cancers détectés chez l’homme et la femme, et 38,1 % des cancers féminins.
Chaque jour, 34 femmes apprennent qu’elles en sont atteintes, et 11 en meurent. Des chiffres qui rappellent l’ampleur d’un enjeu de santé publique majeur, mais aussi les progrès accomplis dans la sensibilisation, le dépistage et la prise en charge.
Grâce aux campagnes nationales menées depuis deux décennies et à la mobilisation des acteurs de santé, le Maroc a franchi d’importantes étapes. Les tumeurs sont aujourd’hui détectées plus tôt, les traitements sont mieux ciblés, et la survie s’améliore. Cependant, les disparités persistent : dans les zones enclavées, de nombreuses femmes consultent encore trop tard, faute d’accès aux soins ou par crainte du diagnostic. Le coût du traitement reste, lui aussi, un frein majeur : près de 50.000 dirhams par mois en moyenne, sans garantie de remboursement intégral.
Mais au-delà du volet médical, la lutte contre le cancer du sein s’étend désormais à la dimension psychologique et humaine. Le traitement ne se limite plus aux médicaments ou à la chirurgie. Il implique l’écoute, la bienveillance et l’accompagnement émotionnel, indispensables pour aider les patientes à surmonter le choc du diagnostic, à retrouver confiance et à redevenir actrices de leur guérison.
Chirurgienne spécialiste du sein, professeure de médecine, présidente de l’association Cœur de Femmes, membre de la Commission spéciale sur le modèle de développement, et membre de l’Académie Africaine des Sciences de Santé, le Pr Raja Aghzadi partage avec Santé Mag son regard d’experte sur les progrès, les défis et les espoirs de la lutte contre le cancer du sein au Maroc.
Santé Mag : Où en est aujourd’hui la lutte contre le cancer du sein au Maroc ? Quels progrès concrets observez-vous en matière de dépistage et de prise en charge ?
Pr Raja Aghzadi : La lutte contre le cancer du sein au Maroc a connu, et connaît encore, des avancées notables, en particulier ces vingt dernières années, grâce au travail et à l’engagement des associations, et surtout aux grands efforts déployés par la Fondation Lalla Salma, qui a permis de démystifier cette maladie à travers des campagnes nationales de dépistage et de sensibilisation, ainsi que par la mise en place de centres régionaux d’oncologie un peu partout dans le Royaume.
Cette maladie n’est plus un tabou, notamment grâce aux médias, que je remercie, car ils permettent de pénétrer dans chaque foyer et d’informer pratiquement toutes les femmes. On observe d’ailleurs que les tumeurs que nous traitons aujourd’hui ne sont plus celles d’hier : elles sont plus petites, ce qui signifie une meilleure sensibilisation et une plus grande conscience de la maladie chez les femmes.
Cependant, il reste encore du chemin à parcourir. Nous n’avons pas encore atteint l’objectif d’un dépistage systématique et précoce pour toutes les femmes. Celles qui vivent dans des zones enclavées consultent souvent à un stade avancé, soit par manque d’information, d’où l’importance de ces mois d’Octobre Rose, soit en raison d’un manque d’accès aux soins.
Il faut donc consolider les acquis, car beaucoup a été fait, mais il faut renforcer la proximité et intégrer la prévention dans les soins primaires, partout, dans tous les lieux et à tous les âges. Aujourd’hui, la priorité est de faire du dépistage un réflexe de santé publique, comme nous l’avons fait pour la vaccination, domaine dans lequel le Maroc excelle puisqu’il parvient à vacciner plus de 88 % de ses enfants.
Santé Mag : Vous avez été témoin et actrice de plusieurs décennies d’évolution médicale. Quelles sont, selon vous, les avancées les plus significatives dans la lutte contre le cancer du sein au Maroc ?
Pr Raja Aghzadi : Les progrès sont multiples et encourageants, puisque la survie est meilleure, le pronostic aussi, et l’on observe de plus en plus de guérisons. Dans certains cas, le cancer du sein devient une maladie chronique : même pour les formes métastatiques, on constate des survies dans des proportions tout à fait honorables.
D’abord, il y a des avancées majeures sur le plan du diagnostic et de l’accès à la mammographie. Les techniques d’imagerie sont aujourd’hui plus performantes et moins irradiantes. Les mammographies numériques sont plus précises, avec une dose de rayons réduite, et l’intelligence artificielle vient renforcer cette précision en permettant la détection de lésions extrêmement petites, parfois millimétriques, qu’il serait impossible de voir à l’œil nu sur une simple image.
Sur le plan thérapeutique, les progrès sont également considérables. La prise en charge est désormais multidisciplinaire : le cancer du sein ne se traite plus par un seul médecin, mais par une équipe qui définit une stratégie thérapeutique adaptée à chaque patiente, selon la nature de la tumeur et son profil.
Les traitements, qu’il s’agisse de chimiothérapie ou de radiothérapie, ont beaucoup évolué. La chimiothérapie est de plus en plus ciblée et personnalisée, tandis que les appareils de radiothérapie sont devenus extrêmement précis, capables de concentrer les rayons sur la tumeur sans endommager les tissus voisins.
La chirurgie, elle aussi, a connu de grandes avancées. Les mastectomies ne sont plus systématiques : la chirurgie conservatrice est désormais possible dans environ 70 % des cas. Dans les autres situations, pour des raisons médicales précises, la mastectomie reste nécessaire. Mais même dans ces cas, la chirurgie réparatrice veille à respecter les règles oncologiques tout en intégrant une dimension esthétique. L’objectif est de préserver au mieux la forme, le galbe et surtout l’image corporelle de la femme.
La chirurgie actuelle ne vise pas seulement l’aspect esthétique, mais aussi le fonctionnel. Autrefois, on retirait systématiquement tous les ganglions de l’aisselle. Aujourd’hui, on privilégie la technique du ganglion sentinelle, qui permet de conserver la pleine mobilité du bras, un point essentiel pour des femmes souvent jeunes, actives et soucieuses de leur apparence.
En résumé, les traitements sont de plus en plus efficaces et de moins en moins agressifs, avec une véritable désescalade thérapeutique, tout en obtenant de meilleurs résultats et un meilleur pronostic.
Mais l’une des avancées majeures, et sans doute la plus fondamentale, est la meilleure sensibilisation des femmes. La parole s’est libérée : les patientes s’informent davantage, osent parler de leur maladie et se font dépister plus tôt. Tout cela, c’est grâce au tissu associatif, particulièrement actif, et au rôle des médias.
Aujourd’hui, on diagnostique mieux le cancer du sein, on le traite mieux et on le prévient mieux.
Santé Mag : Malgré ces progrès, certaines femmes hésitent encore à se faire dépister. Quels sont, d’après vous, les principaux obstacles culturels ou psychologiques qui freinent la prévention ?
Pr Raja Aghzadi : Les freins restent profondément émotionnels, culturels et financiers, ce sont les trois obstacles essentiels dans cette maladie. Beaucoup de femmes associent encore le cancer à la fatalité, à la honte, voire à une atteinte de leur féminité. C’est pour cela que les avancées chirurgicales tentent de répondre à cette question de l’image corporelle et de l’équilibre féminin. D’autres femmes redoutent le diagnostic lui-même, comme si le fait de savoir allait accélérer la maladie. Il y a aussi la peur de la mutilation.
Certes, la chirurgie est aujourd’hui plus conservatrice, mais elle obéit à des règles précises : il n’est pas toujours possible de préserver le sein. Cette peur de la mastectomie reste très forte, tout comme celle du regard du conjoint ou du jugement social. Ces barrières ne se lèvent pas uniquement par la médecine, mais aussi grâce à l’écoute, au soutien et à l’empathie de l’entourage.
C’est pourquoi les campagnes de prévention doivent parler autant au cœur qu’à l’esprit. Elles doivent faire comprendre que se faire dépister, c’est se protéger, un acte d’amour envers soi-même et envers sa famille.
Santé Mag : La maladie reste parfois vécue dans le silence ou la honte. Comment peut-on, à votre avis, changer ce regard social sur le cancer du sein et encourager la parole des patientes ?
Pr Raja Aghzadi : Changer les mentalités, ce n’est pas toujours évident. Pour changer le regard, il faut d’abord raconter autrement le cancer du sein : lui redonner des notes d’espoir, montrer qu’il se soigne, qu’il se guérit, et qu’il peut être pris à temps. Tout cela, c’est de l’espoir.
Il faut cesser de présenter le cancer du sein comme une condamnation, mais plutôt comme un combat que l’on peut gagner, comme un tunnel que l’on traverse à un moment de sa vie — et au bout du tunnel, il y a la lumière. C’est ainsi que je le présente aux femmes que je soigne. Les femmes guéries ont, quand elles le peuvent et le souhaitent, cette responsabilité d’être visibles, car leur témoignage incarne l’espoir. Elles montrent qu’on peut s’en sortir, qu’on peut même vivre avec la maladie lorsqu’elle nécessite des traitements au long cours.
Les médias, les associations et les professionnels de santé ont un rôle crucial à jouer pour désacraliser la peur et redonner de la dignité aux patientes.
Il faut aussi intégrer la prévention et la santé des femmes dans l’éducation, dès le plus jeune âge. C’est par la connaissance qu’on change les mentalités. Quand on est informé, sensibilisé, on agit différemment. Le silence, c’est ce qui tue le plus. La parole, elle, soigne.
Santé Mag : Pourquoi l’accompagnement humain et émotionnel est-il aujourd’hui considéré comme aussi essentiel que la qualité du traitement ?
Pr Raja Aghzadi : C’est parce que le moral joue un rôle fondamental. De nombreuses études ont montré l’impact du stress et de l’angoisse sur l’immunité. Lorsque celle-ci baisse, les cellules cancéreuses peuvent trouver les conditions favorables pour se développer et se propager. Il est donc essentiel de garder un esprit positif, du courage, de la combativité, l’envie de gagner la bataille.
Un cancer ne se traite pas uniquement avec des médicaments : il se soigne aussi grâce à la présence, à l’écoute et à l’empathie. L’empathie fait énormément de bien à la personne malade. Le choc de l’annonce, la peur de la perte, la douleur du corps et celle de l’âme exigent un accompagnement global.
L’entourage, les psychologues, les associations et surtout les soignants jouent un rôle déterminant. L’accompagnement humain aide la patiente à redevenir actrice de sa guérison, à se prendre en main, à avancer, à trouver la force de traverser les traitements et à se reconstruire.
J’aime dire que le traitement médical guérit la maladie, mais que l’accompagnement humain guérit la personne.

