L’obésité chez l’enfant est devenue un problème de santé publique majeur au Maroc. Sa progression rapide, particulièrement dans les grandes villes, alerte les autorités et les professionnels de santé. Les changements d’habitudes alimentaires, la sédentarité et l’usage accru des écrans ont profondément modifié le mode de vie des plus jeunes. Près d’un enfant sur cinq, âgé de 5 à 19 ans, présente aujourd’hui un excès de poids, une proportion qui a doublé en vingt ans selon les estimations.
Les spécialistes soulignent que cette situation découle d’un ensemble de facteurs liés à l’environnement et aux comportements. L’accès facile aux aliments ultra-transformés, les repas irréguliers et le manque d’activité physique favorisent la prise de poids dès le plus jeune âge. Le déficit de sommeil, souvent lié à l’usage prolongé des écrans, aggrave encore le déséquilibre métabolique. Dans ce contexte, le rôle des parents et du système éducatif devient crucial pour inculquer de bonnes habitudes et encourager une hygiène de vie équilibrée.
L’eau joue aussi un rôle déterminant dans la prévention de l’obésité infantile. Pourtant, elle est souvent délaissée au profit des boissons sucrées, omniprésentes dans le quotidien des enfants. Une hydratation insuffisante nuit à l’élimination des graisses et accentue le déséquilibre énergétique. Les inégalités entre milieux urbains et ruraux persistent : les enfants des villes, plus exposés à la consommation industrielle et à la sédentarité, sont davantage touchés que ceux vivant dans des environnements plus actifs.
Pour freiner cette tendance, les experts appellent à une stratégie nationale intégrée. Elle devrait combiner l’éducation nutritionnelle dès l’école, la régulation de la publicité alimentaire, la promotion du sport et un dépistage précoce des enfants à risque. Les campagnes de sensibilisation, l’implication des familles et le renforcement de la médecine scolaire constituent des leviers essentiels pour enrayer la progression de l’obésité infantile et protéger la santé des générations futures.
Dans ce contexte, Santé Mag s’est entretenu avec le Dr Valérie Alighieri, médecin généraliste diplômée en nutrition, pour analyser les causes profondes de l’obésité infantile et les pistes de prévention possibles.
Santé Mag : Où en est le Maroc aujourd’hui en matière de prévalence du surpoids et de l’obésité chez les enfants ?
Dr Alighieri : Il semblerait qu’on estime qu’un enfant sur cinq, âgé de 5 à 19 ans, au Maroc soit concerné par le surpoids. Ce phénomène touche les enfants de tout âge et des deux sexes, légèrement plus les filles. Cette prévalence aurait doublé en vingt ans. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le nombre de jeunes enfants en surpoids ou obèses ne cesse d’augmenter dans le monde : 42 millions en 2013, dont 35 millions dans les pays en développement. Le Maroc n’est pas épargné. Une étude menée sur un échantillon de 1.570 enfants âgés de 7 à 14 ans à Rabat rapporte un peu plus de 3,5 % d’obésité, tandis qu’une autre à Marrakech, sur 1.418 enfants, fait état de 11 % selon la classification IOTF (2000).
Santé Mag : Quels sont les principaux facteurs de risque que vous observez : alimentation, sédentarité, sommeil, influence des écrans ?
Dr Alighieri : L’accès facile et presque illimité aux aliments industriels ultra-transformés, très gras, très sucrés ou très salés, est un facteur majeur. Fast-foods, pains industriels (hot-dogs, burgers, tacos, pizzas), chips, sauces, biscuits, viennoiseries, confiseries, sodas et jus industriels dominent l’alimentation. Ces produits, riches en calories mais pauvres en nutriments essentiels, favorisent la prise de poids. À cela s’ajoutent des repas désorganisés, des horaires irréguliers, du grignotage, et surtout une activité physique quasi inexistante. Les loisirs électroniques prennent le pas sur le jeu en plein air. Certains parents évoquent l’insécurité ou le manque d’infrastructures, mais souvent, il s’agit d’un manque d’implication. Or, l’enfant n’est pas autonome : les parents doivent lui apprendre à bien s’alimenter et à bouger.
Les enfants dorment aussi moins. Beaucoup dînent vers 21h-22h, s’endorment autour de 23h après avoir utilisé leur téléphone, et se lèvent vers 6h30 ou 7h. Ce manque de sommeil est un facteur reconnu d’obésité. Enfin, l’absence d’éducation nutritionnelle dans les écoles et la sédentarité liée aux écrans dès le plus jeune âge aggravent la situation. Un enfant de trois ans devant un dessin animé sur smartphone ne bouge pas, or, toute mobilisation musculaire compte comme activité physique.
Santé Mag : On vit à une époque où il est plus facile de boire des sodas ou des jus que de l’eau. Quel rôle joue l’hydratation dans l’équilibre métabolique de l’enfant et la prévention de l’obésité ?
Dr Alighieri : Le corps humain est composé à 60 % d’eau, et chaque jour, il faut compenser les pertes hydriques. L’eau est présente dans toutes les cellules et les sécrétions naturelles. Elle permet le transport des nutriments, facilite la digestion, soutient l’élimination des toxines, et participe à la production d’énergie.
Sans eau, aucune réaction métabolique ne peut fonctionner correctement. Concernant le métabolisme des graisses, elle est essentielle à la lipolyse, c’est-à-dire à l’utilisation des graisses stockées comme source d’énergie. Une bonne hydratation favorise donc la perte de masse grasse et aide à maintenir un métabolisme sain.
Santé Mag : Existe-t-il des disparités régionales ou sociales dans la progression de l’obésité infantile au Maroc ?
Dr Alighieri : Oui, la prévalence semble plus faible en milieu rural. Les modes de vie y sont différents : moins d’accès aux produits industriels, moins de transport motorisé, moins d’exposition aux écrans et davantage d’activités physiques quotidiennes.
Les enfants participent souvent aux tâches ménagères ou agricoles, ce qui les rend naturellement plus actifs. À l’inverse, en ville, la sédentarité, la consommation excessive d’aliments transformés et le manque d’espaces de jeu favorisent la prise de poids.
Santé Mag : Quelles mesures de prévention devraient être mises en place au niveau national ?
Dr Alighieri : Il faudrait d’abord que toutes les écoles disposent de cantines, avec des menus validés par des nutritionnistes. L’éducation alimentaire doit devenir une matière à part entière, pour apprendre aux enfants à identifier les aliments sains et à éviter ceux à risque. Les goûters scolaires devraient être réglementés, voire limités à certains produits.
La promotion de l’activité physique doit aussi être renforcée, avec une valorisation du sport dans le programme éducatif. La médecine scolaire devrait être plus active, en assurant un dépistage régulier du surpoids dès la rentrée, puis en orientant les familles vers des consultations de suivi nutritionnel. Des campagnes télévisées, inspirées du modèle « Manger, bouger », pourraient sensibiliser enfants et parents en arabe, avec des messages clairs et récurrents.
Enfin, les industriels de l’agroalimentaire devraient être impliqués : indiquer la valeur nutritionnelle sur les emballages et proposer des messages éducatifs, comme on le voit déjà sur certains produits importés.
Santé Mag : Quelles recommandations donneriez-vous aux familles pour dépister tôt et agir efficacement, sans stigmatiser l’enfant ?
Dr Alighieri : Les carnets de santé disposent de courbes de poids, taille et IMC. Les parents doivent s’y référer régulièrement et consulter au moindre écart. Il ne faut pas hésiter à demander conseil à un professionnel de santé : l’obésité n’est pas un problème esthétique, mais une pathologie chronique qui favorise le diabète, les maladies cardiovasculaires, articulaires et certains cancers. Un enfant obèse court un risque élevé de devenir un adulte malade. Il est donc essentiel d’agir tôt.
Il faut aussi expliquer aux parents qu’un léger surpoids ne doit pas être négligé. Plus l’intervention est précoce, plus elle est efficace. Enfin, les enfants imitent leurs parents : la rééducation alimentaire doit concerner toute la famille pour être durable.

