Chaque mois de novembre, la campagne Movember rappelle l’importance de la santé masculine et du dépistage précoce du cancer de la prostate. Au Maroc, le sujet reste pourtant difficile à aborder.
Beaucoup d’hommes hésitent encore à consulter, freinés par les tabous, le manque d’information et une certaine perception de la maladie comme signe de faiblesse. Résultat : de nombreux diagnostics sont posés tardivement, lorsque les traitements deviennent plus complexes.
Les chiffres sont préoccupants. En 2024, près de 5.000 nouveaux cas de cancer de la prostate ont été recensés dans le Royaume, entraînant environ 2.000 décès, selon la Société Marocaine d’Urologie. Cette tendance place cette pathologie au premier rang des cancers masculins au Maroc. Faute de programme national structuré de dépistage, les initiatives reposent encore sur les médecins urologues ou les associations, qui multiplient les campagnes locales de sensibilisation.
L’arrivée de la chirurgie robot-assistée dans plusieurs centres hospitaliers, à Rabat, Casablanca ou Marrakech, marque un tournant majeur. Cette technologie permet des interventions plus précises, moins invasives et avec une récupération plus rapide. Elle illustre l’évolution du système de santé marocain, qui se dote progressivement d’équipements de pointe pour améliorer la qualité des soins et former une nouvelle génération de chirurgiens.
Dans ce contexte, Santé Mag a rencontré le Dr Alae Touzani et le Pr Adil Ouzzane, urologues, secrétaire général et président de la Société Marocaine de Chirurgie Robotique (MSRS). Ensemble, ils abordent la question du dépistage, les avancées médicales en urologie et les freins culturels qui freinent encore la prévention du cancer de la prostate au Maroc.
Santé Mag : Au Maroc, la santé masculine reste souvent taboue. Selon vous, quelles sont les principales raisons de cette réticence à consulter ou à se faire dépister ?
Dr Touzani & Pr Ouzzane : La santé masculine demeure un sujet encore trop peu abordé dans notre société. Plusieurs facteurs expliquent cette réticence. D’abord, un certain poids socioculturel : beaucoup d’hommes associent encore la maladie à une forme de faiblesse, ce qui les pousse à retarder la consultation.
Ensuite, il existe un manque d’information et de sensibilisation sur les pathologies masculines, notamment le cancer de la prostate ou les troubles sexuels, qui restent perçus comme des sujets tabous.
Enfin, l’absence de programmes de dépistage systématique et le défaut d’accès à des consultations préventives dans certaines régions renforcent ce retard au diagnostic.
Santé Mag : Le cancer de la prostate est le plus fréquent chez l’homme marocain. Où en est aujourd’hui le dépistage dans le pays ? Existe-t-il des programmes nationaux structurés ou reste-t-il à l’initiative des médecins ?
Dr Touzani & Pr Ouzzane : À ce jour, le Maroc ne dispose pas encore d’un programme national structuré de dépistage du cancer de la prostate.
Le dépistage repose essentiellement sur l’initiative individuelle des médecins urologues ou généralistes sensibilisés à la question, ainsi que sur la demande spontanée des patients, souvent après un antécédent familial ou des symptômes urinaires.
Le diagnostic précoce par dosage du PSA et toucher rectal est primordial chez les hommes de plus de 50 ans, ou dès 40–45 ans en cas d’antécédent familial ou prédisposition génétique.
Santé Mag : Movember met en avant la santé mentale masculine. Est-ce un sujet que vous rencontrez dans votre pratique ? Les hommes marocains parlent-ils suffisamment de leur santé psychologique ?
Dr Touzani & Pr Ouzzane : La santé mentale masculine est un enjeu majeur mais encore peu reconnu dans notre pays. Dans notre pratique, il est fréquent d’observer que les troubles de l’érection, les difficultés urinaires ou les cancers urologiques ont un impact psychologique important, mais que les patients n’en parlent pas spontanément.
Les hommes marocains ont encore du mal à exprimer leur mal-être ou à consulter un psychologue. Pourtant, nous constatons une prise de conscience progressive, notamment chez les jeunes générations, plus ouvertes à aborder ces questions.
Movember permet justement de briser ces tabous et de rappeler que la santé masculine englobe aussi bien le corps que l’esprit.
Santé Mag : Les avancées médicales et technologiques, notamment la chirurgie robotique et les nouvelles thérapies, changent-elles la prise en charge des cancers masculins au Maroc ?
Dr Touzani & Pr Ouzzane : Absolument. Le Maroc connaît une véritable révolution technologique en urologie. L’introduction de la chirurgie robot-assistée, dans plusieurs centres de référence, permet désormais d’offrir aux patients des traitements plus précis, moins invasifs et avec une récupération plus rapide.
Cette technologie change profondément la prise en charge des cancers de la prostate, de la vessie et du rein, en rapprochant nos standards de ceux des grands centres européens. Parallèlement, les nouvelles thérapies ciblées et hormonales dans les cancers avancés ont considérablement amélioré la survie et la qualité de vie des patients marocains.
La Société Marocaine de Chirurgie Robotique (MSRS) joue d’ailleurs un rôle clé dans la formation des jeunes chirurgiens et la diffusion des bonnes pratiques, afin que ces innovations bénéficient à un maximum de patients.
Santé Mag : Quels messages clés souhaiteriez-vous adresser aux hommes marocains pendant ce Mois Bleu pour les inciter à adopter une démarche de prévention active et à parler davantage de leur santé ?
Dr Touzani & Pr Ouzzane : Prendre soin de sa santé n’est pas un signe de faiblesse, mais une preuve de responsabilité. C’est le premier message que nous voulons adresser aux hommes marocains. Trop souvent, ils attendent l’apparition de symptômes avant de consulter, alors qu’un suivi régulier peut éviter bien des complications. Nous recommandons un dépistage du cancer de la prostate dès 50 ans, ou dès 40–45 ans pour ceux ayant des antécédents familiaux ou un risque accru.
Il est également essentiel d’aborder sans gêne les troubles urinaires ou sexuels avec son médecin. Ces symptômes sont parfois les premiers signaux d’alerte d’une maladie sous-jacente. Le tabou autour de ces sujets doit disparaître si l’on veut améliorer la prévention et le diagnostic précoce.
Nous insistons aussi sur la santé mentale, encore trop négligée. Le stress, la fatigue ou l’anxiété ont un impact réel sur la santé masculine, y compris sur la fonction sexuelle et cardiovasculaire. Prendre soin de son équilibre psychologique fait partie intégrante d’une bonne hygiène de vie.
Enfin, nous encourageons chacun à adopter des habitudes simples : une alimentation équilibrée, une activité physique régulière et l’arrêt du tabac. Ces gestes, répétés avec constance, sont les meilleurs alliés d’une santé durable.

