Chaque année, les grillades de l’Aïd Al Adha réunissent les familles marocaines autour du charbon de bois. Pourtant, derrière cette tradition bien ancrée se cache un risque souvent sous-estimé : l’intoxication au monoxyde de carbone.
Dans cette analyse, le Dr Hala Harifi, docteur en physiologie, toxicologie et santé, rappelle les dangers liés à une mauvaise utilisation du charbon et appelle à la vigilance, notamment dans les espaces mal ventilés.
Le charbon de bois reste largement utilisé pendant l’Aïd pour la préparation des grillades. Si cette pratique fait partie des habitudes de nombreuses familles, elle peut également exposer à plusieurs substances nocives issues de la combustion, notamment le monoxyde de carbone, les particules fines et certains composés chimiques potentiellement toxiques.
Ce danger n’a rien de théorique. Selon les données du Centre Antipoison et de Pharmacovigilance du Maroc (CAPM), le monoxyde de carbone représentait plus de 90 % des intoxications par gaz recensées dans le pays.
Les dernières données détaillées disponibles font état de 335 cas déclarés en 2022. Plus récemment, plusieurs épisodes d’intoxication collective ont encore été signalés dans différentes régions du Royaume, notamment à Azilal et dans la région d’Al Haouz.
Le même gaz que celui impliqué dans les drames hivernaux
Pour le Dr Hala Harifi, le principal danger provient du monoxyde de carbone produit lors de la combustion du charbon. Ce gaz est également responsable de nombreuses intoxications observées chaque hiver avec les kanouns, les braseros ou certains appareils de chauffage utilisés dans des espaces fermés.
« Le monoxyde de carbone est particulièrement dangereux car il est invisible, inodore et non irritant », explique-t-elle. Lorsque le charbon brûle dans un endroit peu ventilé, le gaz peut s’accumuler progressivement sans que les personnes présentes ne s’en rendent compte.
Les situations à risque concernent notamment les cuisines mal aérées, les terrasses couvertes, les garages, les cours fermées ou encore les espaces protégés du vent où les grillades sont parfois préparées.
Pourquoi le monoxyde de carbone est-il si dangereux ?
Une fois inhalé, le monoxyde de carbone passe dans le sang et se fixe sur l’hémoglobine avec une affinité très supérieure à celle de l’oxygène. Résultat : les organes reçoivent moins d’oxygène, ce qui peut rapidement provoquer des complications graves.
Le cerveau figure parmi les organes les plus vulnérables. Une diminution de son oxygénation peut entraîner des troubles neurologiques parfois sévères. Le cœur est également particulièrement exposé, notamment chez les personnes souffrant déjà d’une maladie cardiovasculaire.
Selon le Dr Harifi, les connaissances scientifiques montrent également que les effets du monoxyde de carbone ne se limitent pas au manque d’oxygène. Ce gaz peut perturber le fonctionnement cellulaire et favoriser des réactions inflammatoires susceptibles d’endommager plusieurs organes.
Des symptômes souvent banalisés
L’un des principaux pièges de l’intoxication au monoxyde de carbone réside dans la banalité des premiers symptômes. Les victimes ressentent souvent des maux de tête, des vertiges, une fatigue inhabituelle, des nausées ou encore des difficultés de concentration.
Lorsque l’exposition se prolonge, la situation peut rapidement s’aggraver avec l’apparition de troubles de la vision, d’une confusion mentale, de difficultés à marcher, voire d’une perte de connaissance.
« Un signe particulièrement évocateur est l’apparition simultanée des mêmes symptômes chez plusieurs personnes présentes dans le même lieu », souligne le Dr Harifi.
Les braises restent dangereuses après la cuisson
Contrairement à une idée répandue, le danger ne disparaît pas lorsque les flammes s’éteignent. Des braises encore chaudes continuent à produire du monoxyde de carbone pendant plusieurs heures.
Transporter un barbecue ou un récipient contenant du charbon incandescent à l’intérieur d’une habitation après les grillades constitue ainsi un risque majeur d’intoxication.
Les enfants et les femmes enceintes figurent parmi les populations les plus vulnérables. Chez les plus jeunes, l’absorption des polluants est proportionnellement plus importante et l’évolution peut être plus rapide. Pendant la grossesse, le monoxyde de carbone traverse facilement le placenta et peut compromettre l’oxygénation du fœtus.
La fumée du charbon n’est pas sans conséquence
Au-delà du monoxyde de carbone, la fumée du charbon contient également des particules fines, des hydrocarbures aromatiques polycycliques, du benzène et plusieurs composés organiques volatils.
Selon le Dr Harifi, des expositions répétées à ces substances sont associées à une augmentation du risque de maladies respiratoires et cardiovasculaires. Elles peuvent notamment favoriser l’asthme, la bronchite chronique, la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO) ou encore certaines pathologies cardiovasculaires.
Que faire en cas de suspicion d’intoxication ?
Face à des symptômes évocateurs après une exposition au charbon, il est recommandé d’agir immédiatement. Il faut éteindre la source de combustion si cela peut être fait sans danger, ouvrir largement les portes et les fenêtres, évacuer les personnes vers l’extérieur et contacter rapidement les secours.
Même lorsque les symptômes semblent s’améliorer après une sortie à l’air libre, une évaluation médicale reste nécessaire. Certaines complications neurologiques ou cardiaques peuvent en effet apparaître plusieurs heures après l’exposition.
Le Dr Hala Harifi rappelle enfin que le Centre Antipoison et de Pharmacovigilance du Maroc constitue la structure nationale de référence pour l’évaluation et l’orientation des personnes exposées à un risque d’intoxication. À l’approche de l’Aïd Al Adha, elle appelle les familles à privilégier les espaces ouverts et correctement ventilés afin que les grillades restent un moment de convivialité, et non une urgence médicale.

