Données, gouvernance, formation et souveraineté. Pour le Pr Anass Doukkali, ancien ministre de la Santé, professeur universitaire à la Faculté de médecine et de pharmacie de Rabat (FMPR) et président du Centre d’Innovation en e-Santé (CIeS), ces quatre piliers détermineront la réussite de l’intelligence artificielle en santé au Maroc. Dans un échange exclusif avec Santé Mag, il revient sur les principaux enseignements du troisième Livre blanc consacré à cette transformation.
Pour le Pr Doukkali, le Maroc dispose aujourd’hui d’une fenêtre d’opportunité unique. Portée par la généralisation de la protection sociale, la réforme de la gouvernance sanitaire et l’accélération de la transformation numérique, la refonte du système de santé crée les conditions favorables au déploiement de l’intelligence artificielle.
Mais, prévient-il, l’IA ne doit pas être abordée comme une simple innovation technologique. « L’IA peut devenir un instrument de réorganisation du système de santé, un instrument d’amélioration de la qualité des soins, de réduction des erreurs, ou encore de meilleure répartition des ressources humaines et matérielles », explique-t-il.
L’idée centrale du Livre blanc est que l’intelligence artificielle ne constitue pas une fin en soi, mais un projet de transformation du système de santé, dont la réussite repose avant tout sur la qualité des données, une gouvernance adaptée, le développement des compétences et un cadre de confiance.
La donnée avant l’algorithme
Le document insiste sur ce qu’il considère comme la condition indispensable à la réussite de cette transformation : la qualité des données de santé.
« L’algorithme n’est pas le plus important. Ce qui compte, c’est l’environnement dans lequel il évolue », souligne le président du CIeS.
Autrement dit, sans données fiables, interopérables, sécurisées et gouvernées selon des règles communes, les performances promises par l’intelligence artificielle resteront limitées.
Le Livre blanc fait ainsi de l’infrastructure de données le premier de ses cinq piliers stratégiques. Il préconise notamment la généralisation de l’interopérabilité, le développement du dossier patient informatisé partagé et la création d’un Health Data Hub national souverain.
Une IA marocaine plutôt qu’une IA importée
Pour le Pr Doukkali, la souveraineté numérique constitue désormais un enjeu stratégique. « Nous ne devons pas nous limiter à être des consommateurs d’une IA importée, mais devenir producteurs de notre propre intelligence artificielle », indique-t-il.
Cette ambition suppose de maîtriser les données de santé, de développer des compétences nationales, d’encourager la recherche et les startups, mais également de mettre en place un cadre réglementaire, éthique et de certification inspirant confiance.
Cette attente est d’ailleurs largement partagée par les citoyens. L’enquête réalisée dans le cadre du Livre blanc montre que plus de 91 % des patients interrogés acceptent le recours à l’IA pour les tâches administratives et informatives. En revanche, 64 % souhaitent qu’un professionnel de santé conserve la responsabilité des décisions cliniques, tandis qu’une large majorité demande que les données soient hébergées au Maroc dans un cadre juridique protecteur.
Former de nouveaux profils pour accompagner la transformation
Le Livre blanc identifie également le capital humain comme un maillon essentiel de cette stratégie.
Pour le président du CIeS, le Maroc devra former davantage de profils capables de faire le lien entre médecine, informatique, science des données et intelligence artificielle.
Il souligne que la Faculté de médecine et de pharmacie de Rabat a déjà commencé à recruter des spécialistes de l’IA en santé, tout en estimant que cette dynamique devra être amplifiée à l’échelle nationale.
Au-delà des universités, il appelle également à renforcer les liens entre établissements de santé, laboratoires de recherche, startups, industriels et pouvoirs publics afin d’accélérer le développement de solutions adaptées aux besoins du système de santé marocain.
Une feuille de route en 33 recommandations
Fruit de plus d’une année de travaux, le Livre blanc repose sur six sources d’évidence complémentaires, 32 entretiens d’experts, les contributions de près de 500 patients et 400 professionnels de santé issus des douze régions du Royaume.
Au total, 116 contributions ont été consolidées en 33 recommandations, articulées autour de cinq piliers et de dix actions prioritaires. Parmi elles figurent l’adoption d’une loi-cadre dédiée à l’IA en santé, la création d’une agence nationale du numérique et de l’intelligence artificielle en santé, la mise en place d’un fonds public d’innovation, le déploiement d’une identité nationale de santé, ainsi que l’adoption des standards internationaux d’interopérabilité, notamment HL7 FHIR et DICOM.
Le document propose une trajectoire en trois étapes : fondations, accélération et transformation, afin d’accompagner progressivement l’intégration de l’IA dans le système de santé.
Le Maroc peut viser un rôle de référence en Afrique
Pour le Pr Doukkali, les réformes actuellement engagées offrent au Royaume une occasion unique de construire un système de santé directement pensé pour l’ère numérique.
Le CIeS développe déjà plusieurs programmes structurants, notamment MOHIM, consacré à l’interopérabilité et à la maturité des systèmes d’information en santé, ainsi que MAHIR, destiné à évaluer le niveau de préparation des établissements de santé au déploiement de l’intelligence artificielle et à identifier les cas d’usage à fort impact.
Selon lui, le Maroc dispose des compétences et de la volonté nécessaires pour devenir une référence régionale en matière d’IA appliquée à la santé. Il estime toutefois qu’une condition demeure indispensable : la mise en place d’un mécanisme national capable de coordonner les initiatives, d’orienter les investissements et de transformer les expérimentations en une stratégie cohérente au service des patients.
« Ni la volonté ni la technologie ne manquent au Maroc. Ce qui manque, c’est le mécanisme national qui transforme l’élan en trajectoire », conclut-il.

