Le soin à autrui s’impose comme un défi majeur pour la santé publique au Maroc. Longtemps relégué à la sphère familiale, il occupe aujourd’hui une place centrale dans le débat sanitaire et social.
Le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) a consacré, le 28 janvier 2026 à Rabat, une rencontre à cette thématique. À cette occasion, son président, Abdelkader Amara, a alerté sur l’ampleur croissante des besoins en soins, liés aux mutations démographiques et sociétales que connaît le Royaume.
Le vieillissement accéléré de la population, la progression des maladies chroniques et l’évolution des structures familiales exercent une pression continue sur les dispositifs existants. Les besoins augmentent plus vite que les capacités de prise en charge.
Une offre encore insuffisante et inégalitaire
Selon le CESE, les structures publiques et privées peinent à répondre à cette demande. L’offre de services demeure limitée et inégalement répartie sur le territoire, en particulier dans les zones rurales et périphériques.
Les programmes sectoriels restent, par ailleurs, fragmentés. Ils ciblent les enfants, les personnes âgées, les femmes ou les personnes en situation de handicap, sans réelle coordination professionnelle autour du soin quotidien.
Cette approche institutionnelle montre aujourd’hui ses limites. L’absence de services structurés de soin à autrui laisse un vide que les familles comblent tant bien que mal.
Faute d’alternatives, le soin repose largement sur les solidarités familiales. Ce travail demeure peu reconnu, insuffisamment structuré et majoritairement assuré par les femmes.
Cette réalité génère des conséquences sanitaires et sociales lourdes. Elle fragilise les parcours professionnels, accentue les inégalités de genre et impacte la santé physique et mentale des aidants.
Des estimations nationales montrent que la reconnaissance économique de ce travail non rémunéré aurait un effet significatif sur la richesse nationale. L’essentiel de cette valeur repose sur l’engagement des femmes.
Un maillon essentiel du parcours de santé
L’économie du soin dépasse le cadre social. Elle constitue un prolongement direct du système de santé. Le maintien à domicile, l’accompagnement quotidien et la prévention réduisent les hospitalisations évitables.
À l’inverse, une prise en charge insuffisante entraîne des aggravations de pathologies. Les hôpitaux deviennent alors le dernier recours, souvent tardif et coûteux.
Structurer le soin à autrui permettrait de renforcer la continuité des parcours de santé. Cela améliorerait aussi la qualité de vie des personnes dépendantes.
Le CESE met en avant le potentiel de création d’emplois durables. Les métiers de l’aide à domicile, de la garde d’enfants et de l’accompagnement des personnes âgées restent sous-développés.
Ce secteur pourrait offrir des opportunités aux femmes et aux jeunes. Il favoriserait des services de proximité, adaptés aux réalités locales.
L’enjeu est double. Il s’agit de soutenir le développement humain tout en renforçant la résilience économique des ménages.
Vers une stratégie nationale du soin
Face à ce constat, le CESE plaide pour une stratégie nationale du soin à autrui. L’objectif consiste à reconnaître pleinement sa valeur sanitaire, sociale et économique.
Cette stratégie reposerait sur une gouvernance intégrée, la professionnalisation des métiers et le soutien aux aidants familiaux. Elle viserait une répartition plus équitable des responsabilités.
Le Conseil insiste sur un point clé. Il ne s’agit pas de remplacer la solidarité familiale, pilier du modèle social marocain, mais de la structurer et de l’alléger.
L’économie du soin s’affirme comme un levier essentiel face au vieillissement et aux maladies chroniques. Elle conditionne l’efficacité du système de santé au-delà de l’hôpital.
Sans réforme, la charge continuera de peser sur les familles. Avec une vision claire, le soin peut devenir un moteur de santé durable et inclusive au Maroc.

