Démence : « Le cerveau se construit bien avant 70 ans », rappelle le Dr Rhondali

La démence n’est plus considérée comme une conséquence inévitable du vieillissement. Dans ses nouvelles recommandations, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estime que près de 45 % des cas pourraient être évités ou retardés grâce à des actions ciblant quatorze facteurs de risque modifiables. Une approche qui place la prévention au cœur de la lutte contre les maladies neurocognitives.

Les connaissances scientifiques montrent que l’apparition de la démence résulte d’une combinaison de facteurs génétiques, environnementaux et comportementaux. Si certains échappent à tout contrôle, d’autres peuvent être corrigés par des mesures de prévention, un meilleur suivi médical et l’adoption d’habitudes de vie favorables à la santé cérébrale.

Parmi les facteurs identifiés figurent notamment l’hypertension artérielle, le diabète, l’obésité, la dépression, la perte auditive, le tabagisme, la consommation excessive d’alcool, la sédentarité et l’isolement social. Pour l’OMS, agir sur ces déterminants tout au long de la vie constitue l’un des leviers les plus efficaces pour réduire le risque de démence.

Ces recommandations revêtent une importance particulière pour le Maroc. Le pays connaît une progression des maladies chroniques, notamment de l’hypertension, du diabète et de l’obésité, tandis que le vieillissement de la population devrait s’accélérer au cours des prochaines décennies. Deux tendances qui pourraient favoriser une hausse des maladies neurocognitives.

Les experts rappellent également que la santé du cerveau se construit dès l’âge adulte. Une activité physique régulière, un sommeil de qualité, le contrôle des facteurs cardiovasculaires, une vie sociale active ainsi qu’une stimulation intellectuelle continue contribuent à préserver les fonctions cognitives et à retarder l’apparition d’éventuels troubles.

Quels enseignements faut-il tirer des nouvelles recommandations de l’OMS ? Les habitudes de vie permettent-elles réellement de réduire le risque de démence ? Quels défis attendent le Maroc face au vieillissement de sa population ? Le Dr Wadih Rhondali, psychiatre spécialisé en neuro-oncologie et en neurosciences, répond aux questions de Santé Mag.

Santé Mag : L’OMS estime que près de 45 % des cas de démence pourraient être évités ou retardés. Comment interpréter ce chiffre ?

Dr Rhondali : Ce chiffre est à la fois porteur d’espoir et doit être interprété avec prudence. Il signifie qu’à l’échelle d’une population, environ 45 % des cas de démence seraient théoriquement évitables ou retardables si les quatorze facteurs de risque modifiables identifiés au cours de la vie étaient totalement éliminés. Le terme « théoriquement » est essentiel : il s’agit d’une estimation statistique dans un scénario idéal qui n’existe pas dans la réalité.

À l’échelle individuelle, personne ne maîtrise totalement son risque de développer une démence. L’âge, la génétique et d’autres mécanismes encore mal connus continuent de jouer un rôle important. En revanche, ce chiffre montre qu’une part considérable des cas dépend de facteurs sur lesquels nous pouvons agir, individuellement et collectivement. C’est un véritable changement de paradigme, comparable à celui observé en cardiologie lorsque l’infarctus est devenu une maladie largement prévenable.

Santé Mag : Quels sont aujourd’hui les principaux facteurs de risque sur lesquels chacun peut réellement agir au quotidien ?

Dr Rhondali : Les facteurs de risque évoluent selon les périodes de la vie. Durant la jeunesse, l’éducation et la stimulation cognitive permettent de développer la réserve cognitive, c’est-à-dire la capacité du cerveau à compenser les lésions avant l’apparition des symptômes.

À l’âge adulte, il devient essentiel de contrôler l’hypertension artérielle, le diabète, l’obésité, l’excès de cholestérol LDL, le tabagisme, la consommation excessive d’alcool, la perte auditive et les traumatismes crâniens. Plus tard s’ajoutent la dépression, l’isolement social, la sédentarité, la pollution de l’air et les troubles visuels non corrigés.

Concrètement, cela signifie surveiller régulièrement sa tension et sa glycémie, pratiquer une activité physique, corriger une baisse de l’audition ou de la vision, préserver une vie sociale active, protéger sa tête lors d’activités à risque et traiter une dépression sans la banaliser. Pris séparément, ces gestes semblent modestes, mais leur accumulation produit un effet protecteur réel.

Santé Mag : Hypertension, diabète, obésité, dépression, perte auditive, isolement social… Certains de ces facteurs sont très présents au Maroc. Les considérez-vous comme un véritable enjeu de santé publique ?

Dr Rhondali : Oui, sans hésitation. C’est probablement l’aspect le plus important de ce sujet pour le Maroc. Notre pays traverse une transition épidémiologique marquée par une progression des maladies chroniques liée à l’urbanisation, à la sédentarité et à l’évolution des habitudes alimentaires. Or ces pathologies constituent aussi des facteurs de risque de démence.

La prévention cardio-métabolique représente donc également une prévention neurocognitive. C’est une excellente nouvelle, car une même politique de santé peut protéger simultanément le cœur, les vaisseaux et le cerveau.

Deux autres facteurs méritent également une attention particulière : la perte auditive non corrigée, encore insuffisamment prise en charge, et l’isolement croissant des personnes âgées, favorisé par les évolutions des structures familiales. La démence ne doit donc pas être abordée uniquement comme une maladie du grand âge, mais comme une problématique de santé publique qui se prépare bien en amont.

Santé Mag : La démence est souvent associée au vieillissement. Existe-t-il pourtant des habitudes de vie à adopter dès 30 ou 40 ans pour protéger son cerveau ?

Dr Rhondali : Absolument. C’est même l’un des messages les plus importants. Les mécanismes conduisant à la démence débutent souvent vingt à trente ans avant les premiers symptômes. Le cerveau d’une personne de 70 ans se construit en grande partie entre 40 et 60 ans.

Dès 30 ou 40 ans, il est recommandé de pratiquer une activité physique régulière, de préserver un sommeil de qualité, de limiter le tabac et l’alcool, de protéger son audition, d’entretenir une vie sociale et intellectuellement stimulante et de surveiller ses paramètres cardio-métaboliques. Chaque décennie prépare la suivante : protéger son cœur à 40 ans, c’est déjà protéger sa mémoire à 75 ans.

Santé Mag : Comment distinguer les oublis liés au stress, à l’anxiété ou à la fatigue des premiers signes qui doivent conduire à consulter ?

Dr Rhondali : Les oublis liés au stress, à l’anxiété, à la fatigue ou à la dépression sont extrêmement fréquents et le plus souvent bénins. Ils concernent surtout l’attention et la concentration : oublier où l’on a posé ses clés, chercher momentanément un mot ou manquer un rendez-vous pendant une période de surcharge. La personne en est consciente et conserve son autonomie.

Les signes d’alerte sont différents. Ils concernent l’oubli complet d’événements récents, la répétition des mêmes questions à quelques minutes d’intervalle, les difficultés à s’orienter dans un lieu familier, à suivre une conversation ou à réaliser des tâches autrefois simples. Dans les troubles anxieux ou dépressifs, c’est généralement la personne qui s’inquiète de sa mémoire. Dans les maladies neurodégénératives, c’est souvent l’entourage qui remarque les premiers changements. En cas de doute, il est important de consulter rapidement afin de bénéficier d’une évaluation adaptée.

Santé Mag : Les troubles psychiatriques, notamment la dépression, augmentent-ils réellement le risque de développer une démence à long terme ?

Dr Rhondali : Oui, mais ce lien doit être interprété avec nuance. Une dépression survenant à l’âge moyen, lorsqu’elle est récurrente ou insuffisamment traitée, est associée à un risque accru de démence. Plusieurs mécanismes sont évoqués, notamment l’inflammation chronique, le stress prolongé et la diminution des interactions sociales et de la stimulation cognitive.

À l’inverse, une dépression apparaissant tardivement chez une personne sans antécédent psychiatrique peut parfois constituer l’un des premiers signes d’un processus neurodégénératif déjà engagé. C’est pourquoi il ne faut jamais banaliser un épisode dépressif, en particulier chez les personnes âgées, chez qui il reste encore largement sous-diagnostiqué.

Santé Mag : Le vieillissement de la population marocaine vous fait-il craindre une augmentation importante des maladies neurocognitives dans les prochaines années ? Le système de santé est-il préparé à cette évolution ?

Dr Rhondali : C’est une préoccupation légitime. Le Maroc connaît un vieillissement progressif de sa population et, comme la fréquence des démences augmente fortement avec l’âge, une hausse du nombre de cas paraît inévitable si aucune action n’est entreprise.

Cette évolution nécessitera de renforcer les capacités de dépistage précoce, les filières de neurologie et de gériatrie, les dispositifs d’accompagnement des patients et de leurs proches ainsi que la formation des médecins de première ligne. Aujourd’hui encore, ce sont principalement les familles qui assument cette prise en charge, souvent au détriment de leur propre santé.

Je préfère néanmoins voir cette évolution comme une opportunité d’agir plutôt que comme une fatalité. Le Maroc dispose encore d’une marge de manœuvre importante pour réduire le poids futur des maladies neurocognitives en investissant simultanément dans la prévention et dans le renforcement de son système de santé.

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