Comment les aliments et les produits cosmétiques contribuent-ils à l’exposition humaine aux perturbateurs endocriniens, et quels sont les risques pour la santé ? Dans cet article, le Dr Kholoud Maafi, pharmacienne biologiste à l’Institut Pasteur du Maroc et membre de la SMPT, décrypte les mécanismes d’exposition et leurs implications sanitaires.
Les perturbateurs hormonaux, ou substances interférant avec le système endocrinien, constituent aujourd’hui un enjeu majeur de santé publique mondiale, en raison de leur présence ubiquitaire dans l’environnement et dans de nombreux produits de consommation quotidienne.
L’exposition humaine peut se produire par voie orale, cutanée ou respiratoire, notamment via les aliments transformés, les emballages alimentaires et les produits cosmétiques. Plusieurs études scientifiques récentes ont démontré l’association entre ces substances chimiques et divers effets délétères sur la santé, notamment les troubles hormonaux, la fertilité, les maladies métaboliques et certains cancers hormonodépendants.
Comment les perturbateurs endocriniens dérèglent le système hormonal
Les perturbateurs endocriniens sont définis comme des substances exogènes capables d’interférer avec le fonctionnement du système endocrinien, en induisant des effets nocifs sur la santé humaine ou sur la descendance. Cette définition est largement utilisée dans les études toxicologiques et épidémiologiques récentes.
Ces substances chimiques sont capables de perturber la synthèse, la sécrétion, le transport ou l’action de certaines hormones, ce qui peut entraîner des altérations du développement, de la reproduction et du métabolisme. Les individus y sont exposés quotidiennement par différentes voies, notamment par voie orale via l’alimentation, topique à travers les produits cosmétiques, les plastiques et l’environnement domestique, par contact direct avec les NAC (nouveaux animaux de compagnie).
Au cours des dernières années, la littérature scientifique a montré une augmentation exponentielle de l’exposition humaine à ces composés chimiques, en raison de l’industrialisation des systèmes alimentaires et de l’utilisation croissante de substances chimiques dans les produits de consommation.
BPA, phtalates, parabènes : ces substances cachées dans les produits du quotidien
Parmi les substances les plus étudiées figurent le Bisphénol A (BPA), les phtalates, les parabènes et le Triclosan. Ces molécules sont largement utilisées dans les plastiques, les emballages alimentaires, les produits d’hygiène et les formulations cosmétiques.
Des études récentes ont montré qu’elles peuvent agir comme des agonistes ou antagonistes hormonaux, perturbant notamment les voies œstrogéniques et androgéniques. À titre d’exemple, les phtalates et les parabènes, souvent utilisés comme plastifiants ou conservateurs, sont suspectés d’altérer la fertilité et le développement reproductif.
Le bisphénol A (BPA) est utilisé dans les plastiques polycarbonates et les résines époxy, présents dans les bouteilles et contenants en plastique. Le bisphénol A peut entraîner une perturbation hormonale, des troubles de la fertilité et des effets métaboliques.
Les phtalates sont utilisés comme plastifiants pour rendre le plastique plus souple. Ils sont présents dans les produits cosmétiques (parfums, vernis à ongles), les jouets en plastique et les emballages alimentaires. Les phtalates peuvent provoquer une perturbation du système reproducteur et des effets sur le développement.
Les parabènes sont des agents conservateurs utilisés dans les cosmétiques et produits pharmaceutiques. Ils sont présents dans les crèmes, les shampooings et les déodorants. Ils possèdent une activité œstrogénique faible pouvant perturber l’équilibre hormonal.
Le triclosan est un agent antibactérien utilisé dans les dentifrices, les savons antibactériens et les déodorants. Il peut entraîner des effets néfastes, en provoquant une perturbation hormonale et un impact potentiel sur la fonction thyroïdienne.
Alimentation : une voie majeure d’exposition aux perturbateurs endocriniens
L’alimentation représente l’une des principales voies d’exposition aux perturbateurs endocriniens. Plusieurs contaminants peuvent être retrouvés dans les aliments, notamment les pesticides, les plastifiants issus des emballages alimentaires, les additifs alimentaires ainsi que certains métaux lourds.
Par exemple, le bisphénol A (BPA) peut migrer des contenants plastiques vers les aliments et les boissons, particulièrement lors du chauffage ou du stockage prolongé. Les pesticides présents dans les fruits et légumes peuvent également agir comme perturbateurs endocriniens et ont été associés à divers effets sanitaires dans plusieurs études toxicologiques.
Cosmétiques : une exposition cutanée silencieuse aux perturbateurs endocriniens
Les produits cosmétiques constituent également une source importante d’exposition. Plusieurs analyses de marché ont montré qu’une proportion significative de produits cosmétiques contient des substances susceptibles d’agir comme perturbateurs endocriniens.
Une étude réalisée en 2022 en Californie, sur 546 produits de soins personnels, a montré que plus de la moitié des produits (56 %) contenaient au moins un composé préoccupant, incluant des substances suspectées de perturber le système endocrinien, telles que les parabènes, les cyclosiloxanes, certains conservateurs et des filtres UV. Ces substances peuvent pénétrer par voie cutanée et atteindre la circulation systémique, contribuant à une exposition chronique.
Fertilité, cancer, métabolisme : les effets des perturbateurs endocriniens sur la santé
De nombreuses études épidémiologiques ont suggéré un lien entre l’exposition aux perturbateurs endocriniens et diverses pathologies. Il s’agit notamment de l’infertilité masculine et féminine, de l’obésité, du diabète, des troubles du développement chez l’enfant et de certains cancers hormonodépendants, comme ceux du sein et de la prostate. Les perturbateurs endocriniens peuvent agir à très faibles doses, avec des effets amplifiés lors d’expositions prolongées ou combinées.
Une exposition croissante encore peu encadrée au Maroc
Au Maroc, plusieurs travaux ont commencé à documenter l’exposition aux contaminants chimiques. Des études menées dans les universités et les laboratoires de toxicologie ont mis en évidence la présence de perturbateurs endocriniens dans les plastiques alimentaires et certains produits cosmétiques importés.
L’augmentation de la consommation de produits transformés et de cosmétiques industriels pourrait contribuer à une exposition croissante de la population, soulignant la nécessité de renforcer la surveillance et la réglementation.
À titre d’exemple, une étude marocaine menée en 2022 dans le fleuve Bouregreg à Rabat a analysé 27 contaminants émergents, dont plusieurs perturbateurs endocriniens. Les résultats ont révélé la présence de bisphénol A, de nonylphénol, d’octylphénol et de triclosan, avec des concentrations variant entre 6 et 368 ng/L.
Dans ce contexte, le système de cosmétovigilance au Maroc joue un rôle clé. Il est coordonné par l’Agence marocaine du médicament et des produits de santé (AMMPS). Ce dispositif permet d’identifier, d’évaluer et de prévenir les effets indésirables liés aux produits cosmétiques, à travers la collecte et l’analyse des signalements.
Réduire l’exposition : quelles stratégies face aux perturbateurs endocriniens ?
Face à ces enjeux, plusieurs leviers peuvent être mobilisés. Le renforcement des réglementations sur les substances chimiques apparaît nécessaire. Le développement de produits plus sûrs, qu’il s’agisse d’emballages alimentaires ou de cosmétiques, constitue également une piste.
La sensibilisation du public reste un élément central. Parallèlement, la recherche scientifique au Maroc doit être renforcée, notamment sur les effets des expositions combinées.
Les perturbateurs endocriniens représentent une préoccupation croissante pour la santé humaine. Leur présence dans les aliments et les produits cosmétiques impose une vigilance accrue. Dans ce contexte, des politiques de santé publique fondées sur l’évaluation des risques apparaissent indispensables pour limiter l’exposition et protéger la population.

