Les domiciles marocains ont été au cœur de la transmission du COVID-19, particulièrement durant la première vague de la pandémie. C’est ce que révèle une étude récente menée par une équipe de chercheurs de la Faculté de Médecine, de Pharmacie et de Médecine Dentaire de Fès, relevant de l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah.
Publiée le 14 août dans la revue scientifique BMC Infectious Diseases, cette étude lève le voile sur une dynamique de contamination encore peu explorée au Maroc : la transmission intrafamiliale.
Les résultats de cette enquête de terrain sont sans appel : dans plus de 56 % des foyers où un cas de COVID-19 a été détecté, au moins un autre membre de la famille a été infecté. Autrement dit, une fois le virus introduit à la maison, il devenait extrêmement difficile d’enrayer sa diffusion au sein du cercle familial.
Une réalité structurelle difficile à éviter
Menée au pic de la première vague, à une période où le confinement strict battait son plein, l’étude a observé 104 personnes testées positives au coronavirus, ainsi que plus de 300 personnes de leur entourage immédiat. Ce travail, basé sur des données de terrain et des entretiens approfondis, met en lumière un facteur déterminant souvent négligé dans les stratégies sanitaires : la promiscuité.
Dans nombre de foyers marocains, les conditions de logement – souvent exiguës – ne permettent pas une mise à l’écart efficace des personnes contaminées. Les chercheurs soulignent notamment que dans des appartements où vivent parfois plusieurs générations sous le même toit, les gestes de distanciation physique deviennent presque illusoires.
Partage des sanitaires, des repas, du linge, voire des chambres : autant de situations quotidiennes qui rendent la circulation du virus quasi inévitable. Et si les autorités sanitaires recommandaient l’usage du masque à domicile pour les cas positifs, ou encore l’utilisation d’ustensiles séparés, peu de familles avaient les moyens logistiques de respecter scrupuleusement ces consignes.
Autre élément marquant de l’étude : le profil des « cas index » – ces premiers membres de la famille infectés. Il s’agissait le plus souvent d’hommes, actifs, contraints de quitter leur domicile pour se rendre au travail ou effectuer des courses durant le confinement. Le retour au domicile, en l’absence de dispositifs suffisants de protection ou d’isolement, enclenchait alors un processus de contamination en chaîne.
Les auteurs relèvent également une corrélation entre la présence de symptômes chez le premier cas détecté et le niveau de contagion dans le foyer. Autrement dit, plus les symptômes étaient marqués (toux, fièvre, essoufflement), plus le risque de transmission aux proches était élevé.
Des profils vulnérables parmi les contaminés secondaires
Les cas dits « secondaires », les proches contaminés dans le foyer, présentaient souvent des comorbidités : diabète, asthme, hypertension ou maladies cardiovasculaires. Ces facteurs augmentaient non seulement leur vulnérabilité au virus, mais les rendaient également plus dépendants de leur entourage, rendant impossible toute réelle distanciation physique ou sociale au sein de la maison.
Pour les chercheurs, cette dynamique met en lumière un angle mort des politiques sanitaires de l’époque. En misant sur des consignes génériques et des protocoles parfois difficilement applicables, les autorités n’ont pas suffisamment pris en compte la réalité sociale et matérielle des familles marocaines.
Cette étude pionnière dans le contexte marocain invite à repenser la gestion des pandémies à l’échelle domestique. Elle montre que les habitations, loin d’être de simples refuges, peuvent se transformer en véritables foyers d’amplification du virus lorsque les conditions d’isolement ne sont pas réunies.
Les auteurs appellent à anticiper, dans les futurs plans de gestion de crise, des dispositifs plus adaptés : hébergements temporaires pour les cas positifs, accompagnement ciblé des foyers à risque, dotation en matériel de protection individuelle, et surtout, une communication plus ancrée dans la réalité quotidienne des familles.
L’étude souligne également l’importance de développer des indicateurs locaux sur la transmission intrafamiliale, afin de mieux orienter les interventions sanitaires. Car si les hôpitaux sont les lieux de soin, c’est bien au sein des maisons que se joue une grande partie de la prévention.

