Canicule : faut-il boire une bouteille d’eau restée dans une voiture ? Le Dr Harifi répond

Chaque été, des millions de bouteilles d’eau sont laissées quelques heures dans une voiture, sur une terrasse ou en plein soleil. Ce geste, souvent perçu comme anodin, soulève pourtant des interrogations sur la qualité de l’eau consommée après une exposition prolongée à la chaleur. Alors que le Maroc connaît des épisodes de canicule de plus en plus fréquents et que les autorités météorologiques multiplient les alertes aux fortes températures, la question mérite d’être posée.

Les vagues de chaleur constituent désormais une réalité estivale dans plusieurs régions du Royaume. Les températures dépassent régulièrement les 40 °C, tandis que l’habitacle d’un véhicule stationné en plein soleil peut rapidement atteindre, voire dépasser, les 60 °C. Dans ces conditions, les bouteilles en plastique sont soumises à un stress thermique important susceptible de modifier leurs propriétés.

Longtemps considéré comme inerte, le plastique alimentaire fait aujourd’hui l’objet d’une attention croissante de la communauté scientifique. Plusieurs travaux s’intéressent à la migration de microplastiques, de nanoplastiques et d’autres composés chimiques lorsque certains emballages sont exposés à des températures élevées.

Si le risque d’une intoxication aiguë reste faible, les spécialistes s’intéressent davantage aux effets d’une exposition répétée à de faibles quantités de contaminants au fil des années. Les enfants, les femmes enceintes et les personnes les plus vulnérables figurent parmi les populations faisant l’objet d’une vigilance particulière.

Face à ces interrogations, Santé Mag a sollicité le Dr Hala Harifi, docteur en physiologie, toxicologie et santé, afin de mieux comprendre les mécanismes en jeu, les substances concernées et les précautions simples à adopter pendant les épisodes de fortes chaleurs.

Dans cet entretien, elle explique pourquoi une simple bouteille oubliée dans une voiture peut devenir un sujet de santé publique, tout en rappelant les bons réflexes permettant de limiter l’exposition quotidienne à certaines substances potentiellement toxiques.

Santé Mag : Pourquoi une simple bouteille d’eau oubliée dans la voiture peut-elle devenir un problème de santé ?

Dr Harifi : Lorsqu’une bouteille en plastique reste enfermée dans une voiture en plein été, elle est exposée à une température extrême pouvant dépasser 60 °C. Sous l’effet de cette chaleur, le plastique commence progressivement à se dégrader. Contrairement aux idées reçues, il n’est pas totalement inerte. La chaleur modifie sa structure chimique et favorise la migration de contaminants invisibles vers l’eau.

Plus la température augmente, plus les molécules du plastique deviennent instables. Les liaisons chimiques du polymère se fragilisent, ce qui accélère la libération de microparticules et de résidus chimiques dans l’eau consommée.

Santé Mag : Quels sont exactement les contaminants libérés dans l’eau chauffée ?

Dr Harifi : Plusieurs substances préoccupantes peuvent être retrouvées dans une bouteille exposée à une forte chaleur.

Les premières sont les microplastiques et les nanoplastiques issus de la fragmentation du polyéthylène téréphtalate (PET), principal composant des bouteilles d’eau. Ces particules microscopiques ont déjà été retrouvées dans le sang humain, le placenta, les poumons et certains tissus cérébraux au cours de plusieurs études récentes.

La chaleur favorise également la migration de perturbateurs endocriniens comme le bisphénol A (BPA), le bisphénol S (BPS), ainsi que certains phtalates, notamment le DEHP et le DBP. Ces molécules sont capables d’imiter certaines hormones naturelles et d’en perturber le fonctionnement.

D’autres composés chimiques peuvent aussi être libérés, notamment l’antimoine utilisé dans la fabrication du PET, l’acétaldéhyde formé lors de la dégradation thermique du plastique, ainsi que certains stabilisants et résidus industriels.

Santé Mag : Pourquoi la chaleur accélère-t-elle autant ce phénomène ?

Dr Harifi : La température agit comme un véritable accélérateur chimique. Lorsque le plastique chauffe, sa structure polymérique devient plus perméable. Les molécules chimiques présentes dans le matériau diffusent alors plus facilement vers l’eau.

Ce mécanisme est encore aggravé lorsque la bouteille est exposée directement au soleil, reste longtemps dans un espace fermé, est réutilisée à plusieurs reprises ou subit des cycles successifs de chauffage et de refroidissement.

Une bouteille laissée plusieurs heures dans une voiture pendant une canicule ne contient donc plus la même qualité d’eau qu’au moment de son achat.

Santé Mag : Quels effets ces substances peuvent-elles avoir sur l’organisme ?

Dr Harifi : Le principal danger n’est pas une intoxication aiguë immédiate, mais une exposition chronique répétée à faibles doses.

Les microplastiques peuvent favoriser un stress oxydatif cellulaire, une inflammation chronique, des perturbations immunitaires et des atteintes des membranes cellulaires.

Les perturbateurs endocriniens, comme le BPA et les phtalates, peuvent interférer avec la fertilité, la fonction thyroïdienne, le métabolisme, le développement neurologique et la régulation hormonale.

Certaines recherches s’intéressent également à leur implication possible dans les maladies métaboliques, les troubles cardiovasculaires et certaines pathologies neurodégénératives.

Santé Mag : Pourquoi les enfants et les femmes enceintes sont-ils particulièrement vulnérables ?

Dr Harifi : Chez l’enfant, les systèmes hormonal, neurologique et immunitaire sont encore en développement. Même de faibles concentrations de substances chimiques peuvent produire un impact biologique plus important que chez l’adulte.

Chez la femme enceinte, certains composés, comme les bisphénols et les phtalates, sont capables de franchir la barrière placentaire et d’atteindre le fœtus.

Santé Mag : Réutiliser les bouteilles en plastique augmente-t-il encore le risque ?

Dr Harifi : Oui. Avec le temps, les bouteilles jetables développent des microfissures invisibles qui accélèrent la dégradation du plastique. Les rayons ultraviolets, les lavages répétés et la chaleur fragilisent davantage le matériau, augmentant ainsi la libération de microplastiques et de substances chimiques dans l’eau.

Santé Mag : Quels réflexes adopter pendant une canicule ?

Dr Harifi : Pour limiter l’exposition aux contaminants issus des plastiques chauffés, il est recommandé de ne jamais laisser une bouteille d’eau dans une voiture, d’éviter de boire une eau ayant chauffé plusieurs heures, de privilégier des contenants en inox ou en verre, de limiter la réutilisation des bouteilles jetables et de remplacer toute bouteille déformée ou exposée durablement au soleil.

Pendant les fortes chaleurs, ces gestes simples permettent de réduire une exposition quotidienne à plusieurs substances potentiellement toxiques.

spot_imgspot_img
0FansJ'aime
0SuiveursSuivre
22,900AbonnésS'abonner