Canicule : comment les psychotropes peuvent perturber la régulation thermique de l’organisme

Les vagues de chaleur se multiplient et s’intensifient au Maroc, exposant la population à des risques sanitaires de plus en plus importants. Si les effets de la canicule sur le système cardiovasculaire, les reins ou les personnes âgées sont largement connus, son impact sur la santé mentale et sur les patients traités par psychotropes reste encore insuffisamment pris en compte. Pourtant, certains traitements psychiatriques peuvent modifier la capacité de l’organisme à réguler sa température et augmenter le risque de complications parfois graves.

Chaque été, les épisodes de chaleur extrême mobilisent les autorités sanitaires autour de la prévention de la déshydratation, des coups de chaleur et de la protection des personnes les plus vulnérables. Cette vigilance concerne également les personnes souffrant de troubles psychiatriques, dont les besoins restent encore peu évoqués dans les messages de prévention destinés au grand public.

La hausse des températures peut avoir des conséquences directes sur l’équilibre psychique, mais aussi sur l’efficacité et la tolérance de certains traitements. Antipsychotiques, antidépresseurs, anxiolytiques ou encore lithium peuvent, selon les situations, perturber les mécanismes naturels de régulation thermique, modifier la perception de la soif ou favoriser certaines complications métaboliques.

Dans un pays où les températures dépassent régulièrement les 40 °C, voire 45 °C dans plusieurs régions durant l’été, cette réalité soulève des questions de prévention, d’information et d’accompagnement. Patients, familles et professionnels de santé doivent être sensibilisés à des risques qui demeurent encore largement méconnus.

Au-delà des précautions individuelles, cette problématique interroge également l’organisation des soins et l’intégration de la santé mentale dans les dispositifs de veille sanitaire mis en place lors des épisodes de canicule. L’objectif est d’anticiper les situations à risque plutôt que d’intervenir une fois les complications installées.

Pour mieux comprendre les interactions entre chaleur, santé mentale et traitements psychotropes, ainsi que les précautions à adopter à l’approche de l’été, Santé Mag a interrogé le Dr Wadih Rhondali, psychiatre.

Santé Mag : Pourquoi la canicule est-elle aussi un enjeu de santé mentale ?

Dr Rhondali : Parce que la chaleur ne brûle pas que le corps. Elle s’attaque aussi au cerveau, à l’équilibre psychique, et elle transforme certains médicaments en pièges. C’est l’angle mort de chaque canicule : on pense au cœur, aux reins, aux personnes âgées, presque jamais à la santé mentale. Et pendant ce temps, des patients meurent de causes évitables.

Les chiffres ne laissent aucun doute. Une personne souffrant de troubles psychiques a un risque de décès multiplié par environ trois pendant une vague de chaleur. Les patients vivant avec une schizophrénie, en particulier, paient un tribut terrible : lors du « dôme de chaleur » de 2021 en Amérique du Nord, ils ont représenté une part de décès sans commune mesure avec leur poids réel dans la population.

Et derrière ces chiffres, il y a des scènes que je connais par cœur. La personne âgée, seule sous les toits, qui ne dort plus, ne mange plus et finit par arrêter ses médicaments parce qu’elle a trop chaud, trop de vertiges, plus la force. Le patient stabilisé depuis des années qui se remet à délirer quand les nuits deviennent invivables. Ce ne sont pas des cas rares. C’est ce que l’été nous ramène, chaque année. Et ce surrisque vient autant de la maladie que des traitements : je n’accuse pas le médicament, il est indispensable. Mais il faut comprendre comment tout cela s’additionne pour protéger.

Santé Mag : Comment la chaleur et les médicaments dérèglent-ils le corps, concrètement ?

Dr Rhondali : Il faut comprendre une chose simple. Pour rester à 37 degrés, le corps a deux outils : transpirer et dilater les vaisseaux sous la peau. C’est tout. Ma consœur, le Dr Ghassani, l’a très bien dit ici même : quand on transpire, on ne perd pas que de l’eau, on perd du sel. Moi, j’ajoute le maillon suivant : les psychotropes viennent gripper ces outils-là.

De trois manières. Ils dérèglent le thermostat central, dans le cerveau. Ils bloquent la transpiration — c’est l’effet anticholinergique, et un corps qui ne transpire plus ne se refroidit plus. Et ils endorment le comportement : un patient sédaté ne sent plus la chaleur, ne pense plus à boire, ne va plus chercher l’ombre.

D’où la chose que je répète sans cesse aux familles : ne vous fiez jamais à ce que dit le patient. « Ça va, je n’ai pas soif » ne veut rien dire quand le traitement a faussé sa perception. C’est à vous d’être vigilants, de proposer à boire, d’imposer la fraîcheur, sans attendre qu’on vous le demande.

Santé Mag : Tous les traitements présentent-ils le même risque ?

Dr Rhondali : Non, et c’est tout l’enjeu. Je le dis toujours à mes patients : n’ayez pas peur de votre traitement, connaissez-le. Chaque famille a sa logique propre et un danger qui lui est propre.

Les antipsychotiques m’inquiètent le plus directement, car ils agissent sur deux fronts : ils dérèglent le thermostat et bloquent la transpiration. Les plus à risque sont les plus anticholinergiques — clozapine, olanzapine, quétiapine à forte dose. Les chiffres parlent : pendant un épisode de chaleur extrême, être sous antipsychotique multiplie le risque de décès par environ deux et demi, et l’association de plusieurs par quatre. La règle absolue : on n’arrête jamais, car une rechute en pleine canicule est encore plus dangereuse. On surveille, on hydrate, on rafraîchit.

Le lithium est le cas le plus traître, parce que sa marge de sécurité est étroite et qu’il dépend entièrement de l’eau et du sel. Quand on transpire et qu’on perd du sel, le rein réabsorbe le lithium, sa concentration grimpe, et un cercle vicieux s’installe : l’intoxication donne vomissements et diarrhées, qui déshydratent davantage, ce qui aggrave encore l’intoxication. J’ai vu ce scénario, et il peut aller très loin. Le message : hydratation régulière, jamais de régime sans sel improvisé, pas d’anti-inflammatoires, et un contrôle de la lithémie pendant les fortes chaleurs.

Les antidépresseurs ont un comportement paradoxal. Les anciens, les tricycliques, bloquent la transpiration. Les plus récents, les ISRS et IRSN, font l’inverse, mais surtout, ils exposent à une chute du sodium dans le sang, l’hyponatrémie, particulièrement chez la personne âgée. Et c’est exactement le piège que décrivait le Dr Ghassani : confusion, nausées, crampes peuvent ressembler à un simple coup de chaleur. Quand un choix est possible, certaines molécules exposent moins, comme la sertraline ou la mirtazapine.

Enfin, les anxiolytiques et les somnifères, et c’est un sujet qui me tient à cœur, car il dépasse la canicule. Ils endorment la vigilance, font oublier de boire, augmentent les chutes. Mais le vrai problème, c’est qu’ils sont massivement surprescrits et rarement réévalués. La canicule devient alors une occasion clinique : celle de se poser, enfin, la question de leur utilité, et de rappeler qu’il existe des alternatives non médicamenteuses efficaces pour le sommeil et l’anxiété.

Santé Mag : Justement, pourquoi insister autant sur les anxiolytiques et les somnifères ?

Dr Rhondali : Parce que c’est, à mes yeux, le scandale silencieux de notre pratique. Ces médicaments sont prescrits à tour de bras, souvent pour des années, et presque jamais réévalués. Or, sous la chaleur, ils deviennent dangereux : ils endorment la vigilance, font oublier de boire, multiplient les chutes, surtout chez la personne âgée, chez qui les grandes recommandations internationales déconseillent justement ces molécules.

Alors je retourne le problème : la canicule, c’est le moment ou jamais de se poser la vraie question. Ce somnifère, cet anxiolytique, est-il encore utile ? Bien souvent, non. Et pour mal dormir ou pour l’anxiété, il existe autre chose qu’un comprimé : rafraîchir la chambre, prendre une douche tiède, ralentir, pratiquer la relaxation, l’hypnose ou les thérapies brèves. Parler doucement, même quand on est à bout de nerfs à cause de la chaleur, vaut souvent mieux qu’un cachet de plus.

Santé Mag : Que doit faire, concrètement, un patient sous psychotrope à l’approche de l’été ?

Dr Rhondali : Une règle d’or, avant tout : anticiper, et ne jamais arrêter seul. Le réflexe le plus dangereux — celui de ma patiente de tout à l’heure — c’est d’interrompre son traitement « à cause de la chaleur ». Cela expose à une rechute qui rend tout plus grave. Toute adaptation se décide avec le médecin, et en amont.

Pour le reste, des gestes simples, que je résume souvent ainsi : boire avant d’avoir soif, mais sans excès d’eau pure pour ceux sous lithium ou antidépresseurs ; garder une alimentation normalement salée ; refroidir le corps par des moyens physiques — se mouiller régulièrement la nuque, les poignets, le visage, fermer les volets le jour, ventiler la nuit. Et reconnaître les signes qui imposent d’appeler les secours : confusion soudaine, crampes sévères, peau chaude et sèche sans transpiration, tremblements inhabituels, fièvre inexpliquée.

Mais tout cela tient en une phrase, et c’est mon vrai message : prenez rendez-vous avec votre médecin avant la canicule, pas pendant. C’est maintenant qu’on bâtit un plan. En pleine vague de chaleur, il est déjà trop tard.

Santé Mag : Et au Maroc ? Sommes-nous préparés à ce risque ?

Dr Rhondali : Soyons honnêtes : nous manquons de données marocaines propres sur ce sujet précis. Ce que nous savons vient surtout d’études internationales. Et nous pouvons nous y appuyer, car la physiologie et la pharmacologie sont universelles : un patient sous lithium à Marrakech court le même risque biologique qu’un patient sous lithium à Montréal.

Et le Maroc cumule tous les facteurs aggravants. Nous sommes une terre de chaleurs extrêmes, avec des étés à plus de 45 degrés à l’intérieur du pays. Nos ressources en santé mentale sont limitées, l’accès aux soins est difficile, surtout dans le Sud et le monde rural. Et la précarité prive beaucoup de familles des moyens de se rafraîchir. Une exposition plus forte, une protection plus faible : voilà l’équation.

Ma conviction est double. D’abord, intégrer explicitement la santé mentale et les traitements psychotropes dans nos plans de veille sanitaire, et former les soignants de première ligne à ce risque croisé. Ensuite — et c’est un combat que je mène — produire nos propres données. On ne protège bien que ce que l’on a d’abord mesuré. Il y a aussi, dans nos savoirs traditionnels, des gestes précieux : se lever tôt, faire la sieste aux heures chaudes, manger sobre et frais. Ces rythmes hérités protègent le corps autant que l’esprit.

Santé Mag : Un dernier mot, pour les patients, les familles et les soignants ?

Dr Rhondali : Aux patients : votre traitement peut interagir avec la chaleur, mais la solution n’est jamais de l’arrêter seul. Parlez-en à votre médecin, dès maintenant, pour préparer l’été l’esprit tranquille.

Aux familles : vous êtes la première ligne. N’attendez pas que votre proche réclame à boire — il ne le percevra peut-être pas. Proposez de l’eau, veillez à la fraîcheur, surveillez tout changement de comportement.

Aux soignants : anticipons. Réévaluons les ordonnances avant l’été, allégeons ce qui peut l’être, renforçons la surveillance pour le lithium et le sodium, et prenons quelques minutes pour expliquer le risque. Ces minutes-là sauvent des vies. Car quand il fait trop chaud, ce ne sont pas seulement les corps qui craquent, ce sont les nerfs, les familles, parfois la raison. La canicule n’est pas une plainte : c’est une alerte. Et face à elle, le meilleur traitement reste la prévention.

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