Longtemps considéré comme une maladie touchant principalement les personnes âgées, le cancer colorectal ne cesse de gagner du terrain chez les adultes de moins de 50 ans. Cette évolution, observée dans de nombreux pays, préoccupe de plus en plus les spécialistes de l’appareil digestif et les autorités sanitaires. Des patients âgés de 30 à 40 ans, parfois sans antécédents familiaux connus, sont aujourd’hui diagnostiqués à des stades parfois avancés de la maladie.
Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), le cancer colorectal représente près de 10 % de l’ensemble des cancers diagnostiqués dans le monde. Avec près de 1,9 million de nouveaux cas et plus de 900.000 décès recensés en 2022, il constitue le troisième cancer le plus fréquent et la deuxième cause de mortalité par cancer à l’échelle mondiale. Si le vieillissement de la population contribue toujours à son incidence, plusieurs études internationales mettent désormais en évidence une augmentation régulière des formes dites « à début précoce » chez les adultes jeunes.
Les spécialistes s’interrogent sur les raisons de cette progression. Évolution des habitudes alimentaires, sédentarité, obésité, perturbations du microbiote intestinal ou encore facteurs génétiques figurent parmi les pistes les plus étudiées. Cette tendance soulève également la question du dépistage et de la reconnaissance des symptômes chez des patients souvent considérés comme trop jeunes pour développer ce type de cancer.
Pour mieux comprendre les mécanismes de cette hausse, les facteurs de risque à surveiller, les signes d’alerte et les moyens de prévention, Santé Mag a interrogé le Dr Issam Hamrerras, chirurgien spécialiste en chirurgie digestive et expert en santé publique.
Santé Mag : Qu’est-ce que le cancer colorectal ?
Dr Hamrerras : Le cancer colorectal est une tumeur maligne qui se développe au niveau du côlon ou du rectum. Dans la majorité des cas, il apparaît à partir d’un polype adénomateux, une petite excroissance bénigne de la muqueuse intestinale qui peut évoluer lentement vers un cancer au fil des années.
Cette transformation est généralement lente et peut prendre entre 10 et 15 ans, ce qui explique l’importance du dépistage précoce permettant de détecter et de retirer ces lésions avant leur transformation cancéreuse.
Santé Mag : Observe-t-on réellement une augmentation des cas chez les moins de 50 ans ?
Dr Hamrerras : De nombreuses études internationales confirment une augmentation préoccupante des cancers colorectaux à début précoce chez les adultes de moins de 50 ans. Une étude internationale a montré une hausse de l’incidence dans 27 pays sur les 50 étudiés. Dans certains pays, l’augmentation annuelle dépasse même 3 à 4 %.
L’OMS souligne également que plusieurs États rapportent désormais une progression des cas chez les adultes âgés de 30 à 50 ans. Plus inquiétant encore, ces cancers surviennent souvent chez des personnes sans antécédents familiaux connus et sont parfois diagnostiqués à un stade avancé.
Santé Mag : Pourquoi cette augmentation chez les jeunes ?
Dr Hamrerras : Il n’existe pas encore d’explication unique, mais plusieurs facteurs semblent impliqués. L’alimentation moderne, marquée par une consommation excessive de charcuteries, d’aliments ultra-transformés et de boissons sucrées, favorise l’inflammation chronique et modifie le microbiote intestinal.
L’obésité est aujourd’hui reconnue comme l’un des principaux facteurs de risque, notamment chez les sujets jeunes. Le manque d’activité physique favorise également la prise de poids et l’inflammation chronique.
Le tabagisme et la consommation excessive d’alcool restent des facteurs de risque majeurs reconnus. Les facteurs génétiques jouent aussi un rôle important. Environ 15 à 25 % des patients présentent des antécédents familiaux de cancer colorectal.
Certaines maladies héréditaires, comme le syndrome de Lynch ou la polypose adénomateuse familiale, augmentent considérablement le risque.
Enfin, de plus en plus de travaux scientifiques suggèrent qu’un déséquilibre du microbiote intestinal pourrait favoriser le développement de cancers digestifs.
Santé Mag : Quels sont les principaux facteurs de risque ?
Dr Hamrerras : Les principaux facteurs de risque sont l’âge supérieur à 50 ans, les antécédents familiaux de cancer colorectal, les polypes coliques, les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin, comme la rectocolite hémorragique ou la maladie de Crohn, ainsi que l’obésité, la sédentarité, une alimentation riche en viandes transformées, le tabagisme et la consommation d’alcool.
Santé Mag : Quels symptômes sont souvent négligés ?
Dr Hamrerras : Chez les jeunes, les symptômes sont fréquemment attribués à tort au stress, aux hémorroïdes, au syndrome de l’intestin irritable ou à une mauvaise alimentation. Il faut pourtant se méfier de certains signes d’alerte, notamment la présence de sang dans les selles, rouge ou noir, associée ou non à une diarrhée ou une constipation, des douleurs abdominales répétées, une fatigue persistante ou une perte de poids inexpliquée.
De nombreux patients ne présentent toutefois aucun symptôme au début de la maladie. Dans ma pratique, plusieurs patients consultent malheureusement à un stade de complication nécessitant une prise en charge urgente.
Santé Mag : À partir de quel âge faut-il envisager le dépistage ?
Dr Hamrerras : En règle générale, le dépistage est recommandé à partir de 45 ans en raison de l’augmentation des cas précoces. Chez certaines personnes présentant des prédispositions génétiques ou des antécédents familiaux importants, le dépistage peut être envisagé avant 40 ans. La coloscopie avec biopsies demeure alors l’examen de référence.
Santé Mag : Comment établit-on le diagnostic ?
Dr Hamrerras : Le diagnostic repose d’abord sur un examen clinique réalisé par un spécialiste. Il s’accompagne généralement d’analyses biologiques à la recherche d’une anémie ou d’autres anomalies évocatrices. Le scanner abdominal et l’IRM pelvienne, notamment pour les cancers du rectum, complètent le bilan. Toutefois, la coloscopie avec biopsies reste l’examen clé pour confirmer le diagnostic.
Santé Mag : Quels sont les traitements actuels ?
Dr Hamrerras : Le traitement dépend du stade de la maladie, de la localisation de la tumeur et de l’existence ou non de métastases. La chirurgie demeure le traitement principal lorsque le cancer est localisé. Selon les situations, elle peut être associée à la chimiothérapie, à la radiothérapie ou à l’immunothérapie. Grâce aux progrès thérapeutiques réalisés ces dernières années, les chances de guérison sont aujourd’hui très élevées lorsque la maladie est diagnostiquée précocement.
Santé Mag : Comment réduire son risque de développer un cancer colorectal ?
Dr Hamrerras : La prévention occupe une place essentielle dans la lutte contre le cancer colorectal. Il s’agit de l’un des rares cancers que l’on peut prévenir grâce au dépistage et à l’ablation des lésions précancéreuses. Plus le diagnostic est posé tôt, plus les chances de guérison sont importantes.
La prévention repose sur des mesures simples : arrêter ou limiter la consommation de tabac et d’alcool, réduire les viandes transformées, privilégier les fruits, les légumes et les fibres alimentaires, pratiquer une activité physique régulière et maintenir un poids de forme.
Enfin, tout saignement rectal, toute modification récente du transit intestinal ou toute anémie inexpliquée doit conduire à une évaluation médicale sérieuse.

