Produits transformés : au Maroc, des recettes « allégées »… en transparence

Kiri marocain vs Kiri français, absence de Nutri-Score, additifs passés sous silence… Autant d’exemples révélateurs d’un encadrement nutritionnel qui reste, au Maroc, en décalage avec les standards européens. Si la loi existe, son application reste partielle. Et le consommateur, lui, n’a souvent que peu de visibilité sur ce qu’il consomme réellement.

Santé Mag a mis la main sur la version française du célèbre fromage Kiri. Nous avons effectué un comparatif auprès d’un expert en nutrition, qui nous a indiqué que le Kiri français est produit avec du lait frais pasteurisé, de la crème d’origine France et des ferments lactiques. Aucun additif, aucune surprise. À l’inverse, le Kiri marocain est fabriqué à base de lait écrémé reconstitué, de sels de fonte (polyphosphates, citrates), d’arômes, et affiche une texture plus ferme, un goût plus salé et une formulation plus transformée. Il s’agit en réalité d’une préparation fromagère industrielle, différente sur le plan légal et nutritionnel du produit vendu en Europe.

D’un point de vue calorique, le produit marocain est plus léger, mais c’est au prix d’une transformation plus poussée, incluant des additifs controversés, bien que autorisés.

L’entreprise justifie ses choix par la nécessité d’adaptation locale, notamment aux contraintes logistiques et climatiques, tout en assurant que la recette actuelle ne contient plus de carraghénane.

Elle affirme aussi que les polyphosphates (E452) et le phosphate tricalcique (E341) sont utilisés pour assurer la stabilité du produit et sa conservation hors froid, conformément aux normes internationales.

Bel Maroc assure respecter « strictement la réglementation marocaine et européenne » et souligne que ces additifs « ne présentent pas de danger dans les quantités utilisées ».

Si Bel Maroc justifie cette différence par des contraintes logistiques et climatiques, notamment l’absence de chaîne du froid dans certaines régions, la question centrale reste entière : pourquoi ces différences persistent-elles sans que le consommateur n’en soit informé ? Malgré plusieurs relances, Santé Mag n’a obtenu aucun retour de Fromageries Bel Maroc.

Des additifs encadrés… mais pas inoffensifs

En réponse à la polémique, l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) a publié un communiqué le 20 octobre, soulignant que les additifs utilisés (E341, E452, E407) respectent les réglementations en vigueur au Maroc et en Europe. Cependant, le recours à ces substances dans des produits destinés aux enfants interroge. Leur effet combiné dans l’alimentation quotidienne reste peu documenté localement, et l’absence d’alternative plus naturelle sur le marché marocain pose la question d’un double standard alimentaire.

La réglementation marocaine fixe pour les phosphates (E341 et E452) une limite maximale de 20.000 mg/L dans le fromage fondu, tandis que le carraghénane (E407) est autorisé en quantité dite quantum satis, autant que nécessaire selon les « bonnes pratiques de fabrication ». Ces additifs ne sont donc pas interdits. Mais leur usage combiné, répété dans plusieurs produits du quotidien, interroge sur le risque cumulatif et la protection réelle du consommateur marocain.

Étiquetage nutritionnel : un retard assumé

Dans un marché où l’information nutritionnelle reste floue, le Nutri-Score pourrait offrir une lecture simple aux consommateurs. Pourtant, il n’est toujours pas en vigueur au Maroc. Pour comprendre ce blocage, Santé Mag a interrogé le Dr Bouazza Kherrati, président de la Fédération Marocaine des Droits du Consommateur (FMDC).

Santé Mag : Où en est le Maroc concernant l’instauration du Nutri-Score, et quels sont selon vous les principaux freins à son adoption ?

Dr Kherrati : Le Nutri-Score représente avant tout une prise de conscience collective, celle des autorités sanitaires, des professionnels et des consommateurs. Mais cette étape ne peut être atteinte que lorsque l’environnement du marché favorise la confiance et la transparence entre les différents acteurs.

Il faut se rappeler que l’échec cuisant de la première expérience tentée au Maroc par un groupe de volontaires provenait principalement de l’absence de concertation et d’un manque de sensibilisation préalable. Le terrain n’était tout simplement pas prêt.

Santé Mag : Certains produits vendus au Maroc n’ont pas la même composition que ceux commercialisés en Europe. Est-ce légal, et que cela révèle-t-il du système de contrôle ou de transparence ?

Dr Kherrati : Historiquement, le décret d’application de la loi 28-07 relative à l’étiquetage a mis près d’une décennie avant d’être promulgué. Certains professionnels ont pesé pour qu’il soit adopté dans sa forme actuelle, où la santé du consommateur reste reléguée au second plan.

Le Maroc dispose certes d’un organisme de contrôle sanitaire des produits alimentaires, qui relève légalement du Chef du Gouvernement (président de son conseil d’administration), mais qui, dans la réalité, est placé sous la tutelle du ministère de l’Agriculture.

On se retrouve donc avec un département chargé du développement agricole qui supervise aussi le contrôle, créant une situation évidente de conflit d’intérêts. À l’autre bout de la chaîne, le ministère de la Santé gère les maladies non transmissibles (MNT) liées à une carence d’information fiable pour le consommateur.

La comparaison entre le Maroc et l’Union européenne ne peut être pertinente que si les structures de contrôle, le niveau de consommation et le sérieux des professionnels sont similaires.

Chez nous, les textes sont bien harmonisés avec l’Europe, mais ils ne sont réellement appliqués que pour les produits destinés à l’export. Cette situation fragilise la confiance du consommateur, d’autant que le contrôle est éclaté entre plusieurs départements ministériels.

Santé Mag : Pourquoi les entreprises locales communiquent-elles si peu sur ces sujets ? Est-ce un choix volontaire, un vide juridique ou simplement un manque de volonté ?

Dr Kherrati : Ou peut-être une recherche du gain facile ? L’entreprise marocaine a certes évolué, passant du modèle familial, où le patron faisait la loi, à celui de la société moderne, créatrice de valeur et de richesse pour ses actionnaires.

Mais les mentalités peinent à évoluer. La transparence reste encore perçue comme une contrainte, alors qu’elle devrait être une obligation légale et morale. Il faut rappeler que la loi 31-08 consacre le droit du consommateur à une information claire, lui permettant d’exercer son libre choix. Or, ce droit reste largement ignoré.

Une même marque, deux niveaux d’exigence ?

Le cas du Kiri illustre une réalité plus large. De nombreux produits alimentaires vendus au Maroc affichent des recettes différentes de celles commercialisées en Europe. Cette dualité alimente le sentiment d’un deux poids, deux mesures, au détriment du consommateur marocain.

En l’absence d’un étiquetage clair et d’un contrôle renforcé, la responsabilité reste floue. Pour le consommateur, c’est la confiance qui s’effrite. Et pour les acteurs de la santé publique, c’est un terrain miné, où la prévention passe trop souvent après la rentabilité.

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