IQOS, ZYN, vape… derrière la promesse d’un monde sans fumée, les nouveaux défis de la nicotine

Le 24 juin dernier, Rabat a accueilli « Technovation Smoke-Free », une conférence organisée par Philip Morris International (PMI) autour d’un concept qui s’impose progressivement dans le débat mondial sur le tabac : la réduction des risques.

À travers le tabac chauffé, les sachets de nicotine ou encore les cigarettes électroniques, l’industrie défend une idée simple : supprimer la combustion permettrait de réduire les dommages liés au tabagisme chez les fumeurs adultes.

Un discours qui s’appuie sur des bases scientifiques réelles, mais qui soulève également de nombreuses interrogations médicales, éthiques et économiques. Car réduire certains risques ne signifie pas faire disparaître le danger.

Une industrie qui réinvente son discours

Pendant plus d’un siècle, les fabricants de tabac ont commercialisé un produit dont la dangerosité est aujourd’hui parfaitement documentée. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le tabac est responsable de plus de huit millions de décès chaque année dans le monde, dont plus de sept millions sont directement liés à sa consommation.

Face au recul progressif du tabagisme dans plusieurs pays, au durcissement des réglementations et à une pression croissante des autorités sanitaires, les grands industriels ont progressivement fait évoluer leur stratégie. Leur nouveau message n’est plus de défendre la cigarette, mais de promouvoir des produits présentés comme des alternatives à moindre risque.

À Rabat, Philip Morris International a ainsi défendu sa vision d’un « avenir sans fumée », fondée sur le développement de produits sans combustion comme IQOS, ainsi que sur les sachets de nicotine commercialisés sous la marque ZYN. Pour l’entreprise, ces dispositifs constituent une solution destinée aux fumeurs adultes qui ne parviennent pas à arrêter totalement le tabac.

Le raisonnement repose sur une réalité scientifique largement reconnue : la combustion est à l’origine de la majorité des substances toxiques produites par une cigarette. Mais cette réalité suffit-elle à faire de ces nouveaux produits une réponse de santé publique ? La question mérite d’être posée.

Ce que dit réellement la science

Lorsque l’on évoque le tabac, la nicotine est souvent présentée comme la principale responsable des cancers. La réalité est plus nuancée. Elle est avant tout la substance qui provoque la dépendance. Elle agit sur le cerveau, stimule les circuits de la récompense et explique pourquoi il est si difficile d’arrêter de fumer.

En revanche, les cancers, les maladies cardiovasculaires et les atteintes respiratoires sont principalement liés aux milliers de composés chimiques produits lors de la combustion du tabac. Parmi eux figurent notamment les goudrons, le monoxyde de carbone, le benzène ou encore le formaldéhyde.

C’est précisément sur cette différence que repose le concept de réduction des risques. L’objectif n’est pas de rendre la nicotine inoffensive, mais de diminuer l’exposition aux substances toxiques issues de la combustion chez les fumeurs qui n’arrivent pas à arrêter complètement. Cette approche fait aujourd’hui l’objet de nombreuses recherches et de débats parfois vifs au sein de la communauté scientifique.

Pour autant, les autorités sanitaires rappellent qu’aucun de ces produits ne peut être considéré comme sans risque. Les connaissances progressent, mais les effets d’une utilisation pendant plusieurs décennies restent encore largement inconnus pour plusieurs catégories de produits.

Réduction des risques : une promesse qui dépend des usages

Les produits développés autour du tabac chauffé et des sachets de nicotine reposent sur des technologies différentes, mais s’inscrivent dans une même logique : proposer aux fumeurs adultes des alternatives sans combustion.

IQOS chauffe du véritable tabac, tandis que les sachets de nicotine diffusent cette substance par voie buccale sans contenir de tabac en feuilles. Dans les deux cas, l’absence de combustion réduit fortement l’exposition à plusieurs substances toxiques présentes dans la fumée de cigarette, notamment lorsque ces produits remplacent totalement le tabac combustible.

Cette différence constitue le principal fondement scientifique de la réduction des risques. Elle ne signifie toutefois pas que ces dispositifs sont dépourvus d’effets sanitaires. IQOS produit toujours un aérosol contenant de la nicotine et d’autres composés potentiellement nocifs. Les sachets de nicotine entretiennent quant à eux la dépendance et peuvent provoquer des irritations de la muqueuse buccale ainsi que des effets cardiovasculaires liés à la nicotine.

Le recul scientifique demeure par ailleurs limité pour évaluer les conséquences d’une utilisation pendant plusieurs décennies. Les autorités sanitaires distinguent donc clairement la réduction de l’exposition de l’absence de danger. La Food and Drug Administration (FDA) américaine a ainsi autorisé, pour certains produits IQOS, une communication sur la diminution de l’exposition à plusieurs substances nocives lorsque le remplacement de la cigarette est complet. Cette décision ne constitue cependant ni une reconnaissance d’innocuité, ni une validation du produit comme méthode de sevrage.

La même prudence s’applique aux sachets de nicotine. Leur absence de fumée, de vapeur et de tabac en feuilles leur confère un profil différent de celui de la cigarette. Leur format compact, leur discrétion et leur facilité d’utilisation expliquent aussi leur développement rapide. Selon les marchés, ils sont proposés dans différentes saveurs, notamment menthe, agrumes, café, cannelle ou fruits.

Ces caractéristiques soulèvent toutefois une autre question, distincte de leur toxicité. Elles peuvent accroître l’attractivité de la nicotine auprès de personnes qui n’auraient pas nécessairement fumé auparavant. Il serait excessif d’affirmer que ces produits visent systématiquement les jeunes. En revanche, plusieurs autorités sanitaires suivent de près leur diffusion auprès de ce public, en raison notamment des saveurs proposées, de leur image moderne et de leur visibilité sur les réseaux sociaux.

Mais la réduction des risques ne dépend pas uniquement des caractéristiques des produits. Elle repose avant tout sur la manière dont ils sont utilisés. Les bénéfices observés dans les études concernent principalement les fumeurs qui abandonnent complètement la cigarette combustible. À l’inverse, lorsqu’un consommateur alterne entre cigarette traditionnelle, tabac chauffé, cigarette électronique ou sachets de nicotine, les gains potentiels diminuent fortement.

Ce phénomène, appelé « double usage », est aujourd’hui considéré par de nombreux spécialistes comme l’une des principales limites de cette approche. Continuer à fumer, même quelques cigarettes par jour, maintient une exposition importante aux substances toxiques issues de la combustion. Autrement dit, une alternative ne peut réellement réduire les risques que si elle remplace totalement la cigarette, et non si elle vient simplement s’y ajouter.

Le débat ne porte donc pas uniquement sur la comparaison des risques entre les différents produits. Il concerne aussi les comportements des consommateurs, le maintien de la dépendance à la nicotine et la capacité réelle de ces nouvelles alternatives à accompagner une diminution durable du tabagisme.

Un flou qui persiste au Maroc

Au Maroc, le débat sur les nouveaux produits nicotiniques reste encore largement à construire. Si la cigarette demeure un problème majeur de santé publique, les données nationales concernant l’usage du tabac chauffé, des cigarettes électroniques ou des sachets de nicotine restent très limitées. Le tableau de bord de l’Organisation mondiale de la Santé estime la prévalence standardisée du tabagisme à 13 % chez les personnes âgées de 15 ans et plus, mais cette estimation repose sur des données de 2022 et ne permet pas de mesurer l’essor des nouveaux produits apparus ces dernières années.

En pratique, il n’existe pas encore de suivi public suffisamment détaillé pour répondre à des questions pourtant essentielles : combien d’utilisateurs d’IQOS ou de cigarettes électroniques sont d’anciens fumeurs ? Combien continuent à fumer en parallèle ? Combien n’avaient jamais consommé de tabac auparavant ? Sans ces informations, il reste difficile d’évaluer l’impact réel de ces alternatives sur la santé publique au Maroc.

Pour le Dr Hala Harifi, physiologiste, toxicologue et spécialiste en santé, le débat ne doit pas opposer de manière simpliste cigarette traditionnelle et nouveaux produits. La première réalité scientifique est que la combustion constitue la principale source de substances toxiques responsables des cancers, des maladies cardiovasculaires et des atteintes respiratoires. Mais cette observation ne signifie pas que les produits sans combustion deviennent inoffensifs.

La spécialiste rappelle que la nicotine demeure une substance pharmacologiquement active. Elle entretient la dépendance, agit sur le système nerveux central, stimule la libération de dopamine et favorise le maintien de l’addiction. À cela s’ajoutent des effets cardiovasculaires documentés, notamment une augmentation de la fréquence cardiaque et de la pression artérielle, tandis que plusieurs travaux évoquent également des effets inflammatoires, immunitaires ou buccaux variables selon les produits utilisés.

Le manque de recul constitue une autre limite importante. Si les effets délétères de la cigarette combustible sont aujourd’hui largement documentés après plusieurs décennies de recherche, les connaissances concernant le tabac chauffé ou les sachets de nicotine reposent sur une période d’observation beaucoup plus courte. Autrement dit, une réduction de l’exposition à certains composés toxiques ne permet pas encore de conclure avec certitude sur une réduction proportionnelle des maladies à très long terme.

Le Dr Harifi insiste également sur un point souvent négligé dans le débat public : la réduction des risques ne constitue pas une stratégie destinée à banaliser la consommation de nicotine. Son objectif est de proposer une alternative aux fumeurs adultes qui ne parviennent pas à arrêter, et non d’encourager l’initiation de nouveaux consommateurs. C’est pourquoi elle rappelle que les substituts nicotiniques validés médicalement (patchs, gommes, pastilles ou sprays) demeurent aujourd’hui les outils disposant du meilleur niveau de preuve lorsqu’ils sont intégrés à une prise en charge du sevrage tabagique.

Au-delà des produits eux-mêmes, la toxicologue invite enfin à replacer le débat dans une perspective de santé publique. L’enjeu n’est pas seulement de comparer les niveaux de toxicité entre différentes formes de nicotine, mais de déterminer si ces nouvelles alternatives permettront réellement de réduire le nombre de fumeurs au Maroc ou si elles conduiront à une diversification durable des usages nicotiniques au sein de la population.

Une révolution sanitaire… ou une révolution commerciale ?

À Rabat, Philip Morris International a défendu une vision fondée sur la réduction des risques et sur la disparition progressive de la cigarette combustible. L’entreprise affirme que ses produits sans combustion sont destinés exclusivement aux fumeurs adultes qui, autrement, continueraient à fumer.

Le débat dépasse toutefois le seul cadre scientifique. Il interroge également la transformation d’une industrie qui continue de commercialiser des produits contenant de la nicotine tout en faisant de cette nouvelle génération de dispositifs un levier majeur de son développement économique.

La véritable question n’est donc peut-être plus de savoir si IQOS, ZYN ou la cigarette électronique sont moins nocifs que la cigarette traditionnelle. Les connaissances scientifiques tendent à montrer qu’ils peuvent réduire l’exposition à plusieurs substances toxiques lorsqu’ils remplacent totalement le tabac combustible.

La question est ailleurs : ces produits permettront-ils réellement de faire reculer le tabagisme, ou contribueront-ils à installer une nouvelle génération de consommateurs durablement dépendants à la nicotine ?

spot_imgspot_img
0FansJ'aime
0SuiveursSuivre
22,800AbonnésS'abonner