Psycho-oncologie : « On ne soigne pas une tumeur, on soigne une personne », souligne le Dr Rhondali

Au Maroc, le cancer représente un défi majeur de santé publique. Selon les estimations du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC/OMS), plus de 63.000 nouveaux cas et près de 37.000 décès liés au cancer ont été enregistrés dans le Royaume en 2022.

Si les progrès thérapeutiques ont considérablement amélioré la prise en charge des patients, les conséquences psychologiques de la maladie demeurent encore insuffisamment reconnues. Anxiété, dépression, peur de la récidive ou encore isolement social peuvent pourtant influencer le parcours de soins et la qualité de vie des patients.

Le nombre de cas de cancer continue d’augmenter au Maroc, sous l’effet du vieillissement de la population, des changements des modes de vie et d’une meilleure capacité diagnostique. Les cancers du sein, du poumon, du côlon-rectum et de la prostate figurent parmi les plus fréquents dans le Royaume.

Au-delà des traitements médicaux, la maladie bouleverse profondément la vie des patients et de leurs proches. L’annonce du diagnostic, les traitements, les modifications de l’image corporelle ou encore l’incertitude liée à l’avenir peuvent être à l’origine d’une importante détresse psychologique.

Pourtant, la prise en charge de cette souffrance psychique reste encore insuffisamment structurée dans de nombreux parcours de soins. La psycho-oncologie, discipline située à l’interface entre psychiatrie, psychologie et cancérologie, vise précisément à répondre à ces besoins spécifiques.

Au Maroc, cette discipline demeure en construction, malgré une prise de conscience croissante de son importance au sein des équipes soignantes et des institutions impliquées dans la lutte contre le cancer.

Pour mieux comprendre les enjeux de la psycho-oncologie, la place de la santé mentale dans le parcours oncologique et les défis qui restent à relever au Maroc, Santé Mag a interrogé le Dr Wadih Rhondali, psychiatre et psycho-oncologue.

Santé Mag : Pourquoi la santé mentale doit-elle être considérée comme une composante essentielle de la prise en charge du cancer ?

Dr Rhondali : Parce qu’on ne soigne pas une tumeur, on soigne une personne. Le cancer n’attaque pas seulement un organe : il fracture le rapport au corps, au temps, à l’avenir, aux autres. Un patient peut recevoir le meilleur protocole de chimiothérapie du monde et le saboter sans le vouloir — en arrêtant un traitement qu’il ne supporte plus psychiquement, en s’isolant, en cessant de manger, en ne se présentant plus aux rendez-vous.

La littérature est claire sur ce point : la détresse psychologique non traitée dégrade l’observance, la qualité de vie et, dans certaines études, la survie elle-même. Près d’un patient sur trois développe un trouble anxieux ou dépressif caractérisé au cours de sa maladie. Ce ne sont pas des « états d’âme » : ce sont des comorbidités, au même titre qu’une anémie ou une dénutrition, et elles se traitent.

Considérer la santé mentale comme accessoire, c’est accepter de ne soigner que la moitié du malade. La psycho-oncologie n’est pas un supplément d’âme, c’est une composante du soin oncologique au sens strict.

Santé Mag : Quelles sont les principales difficultés psychologiques rencontrées par les patients au moment du diagnostic, puis tout au long du parcours de soins ?

Dr Rhondali : Le parcours psychique du patient n’est pas linéaire ; il évolue par phases, chacune avec sa charge propre.

L’annonce est un choc traumatique. Le mot « cancer » suspend le temps : beaucoup de patients décrivent un instant où ils n’entendent plus rien de ce que dit le médecin après ce mot. C’est la phase de sidération, d’angoisse massive, parfois de déni protecteur.

Vient ensuite le temps des traitements : la fatigue, les effets secondaires, l’altération de l’image corporelle (perte des cheveux, mastectomie, stomie), la perte du sentiment de contrôle. C’est souvent là que s’installent les troubles dépressifs et l’anxiété chronique.

Puis — et c’est paradoxalement l’une des phases les plus sous-estimées — vient l’après. La fin des traitements, censée être un soulagement, plonge beaucoup de patients dans un vide angoissant : ils quittent le filet de sécurité de l’équipe soignante et se retrouvent seuls face à la peur de la récidive, qui peut persister des années. À cela s’ajoutent, en toile de fond, les difficultés sociales et financières, ainsi que la solitude — celle de l’entourage qui ne sait pas quoi dire et finit parfois par ne plus rien dire.

Santé Mag : Vous avez expliqué que le combat de votre mère contre le cancer avait profondément marqué votre parcours. Comment cette expérience a-t-elle façonné votre approche de la psychiatrie et de la psycho-oncologie ?

Dr Rhondali : J’ai connu le cancer d’abord du mauvais côté de la blouse — comme un fils, pas comme un médecin. J’ai vu ma mère se battre, et j’ai vu surtout tout ce que la médecine, aussi compétente fût-elle, ne regardait pas : sa peur la nuit, son besoin de parler de ce qui l’attendait quand tout le monde autour d’elle préférait « rester positif », sa dignité mise à l’épreuve par la maladie.

J’ai compris très tôt une chose que mes études ne m’avaient pas enseignée : le silence autour de la maladie ne protège personne. On croit épargner le malade en ne nommant pas les choses ; on ne fait que l’enfermer dans une solitude supplémentaire. C’est ce vide, ce silence autour de ma mère en oncologie, qui a tout déclenché.

Dès le début de mon internat en psychiatrie, j’ai décidé d’orienter mon parcours en lien avec cette situation. J’ai d’abord effectué un premier stage d’un an dans un Centre de lutte contre le cancer (CLCC), puis réalisé mon post-doctorat à Houston, au MD Anderson Cancer Center, l’un des plus grands centres de cancérologie au monde. Ce n’est que bien plus tard, à mon retour, après plusieurs années d’exercice en libéral et dans différentes institutions, que j’ai dirigé un département de psycho-oncologie au sein d’un CLCC. Ce travail s’est prolongé par une centaine de publications dans des revues à comité de lecture et plusieurs centaines de formations dispensées.

Mais, au fond, ce qui guide ma pratique vient de là, de cette chambre d’hôpital : la conviction qu’accompagner un patient atteint de cancer, c’est lui rendre la parole et tenir avec lui ce qui ne peut pas être réparé. On n’efface pas la peur. On fait en sorte que le patient ne la porte pas seul.

Santé Mag : Certains patients sont-ils plus exposés que d’autres au risque de développer des troubles anxieux, dépressifs ou un syndrome de stress post-traumatique ?

Dr Rhondali : Oui, et savoir repérer ces facteurs de vulnérabilité fait partie du travail. On distingue plusieurs niveaux de risque.

Les antécédents psychiatriques, d’abord : un patient ayant déjà connu une dépression ou un trouble anxieux est plus exposé à une rechute sous le stress de la maladie. L’âge, ensuite : les patients jeunes, en pleine construction familiale ou professionnelle, vivent souvent le cancer comme une injustice particulièrement violente. L’isolement social est un facteur majeur : la qualité de l’entourage est l’un des meilleurs prédicteurs de l’adaptation psychique.

Certaines localisations ou certains traitements pèsent aussi plus lourd : les cancers qui touchent l’image de soi ou la sexualité, les pronostics réservés, les douleurs mal contrôlées. Certaines tumeurs cérébrales, par leur localisation même, peuvent directement augmenter le risque de troubles anxieux et dépressifs — c’est dire si l’évaluation doit être fine. Enfin, les modalités de l’annonce elle-même peuvent générer un véritable stress post-traumatique : une annonce brutale, sans accompagnement, laisse des traces durables.

Il faut aussi insister sur un point trop souvent négligé : la souffrance physique nourrit la souffrance psychique. La douleur, les nausées et la fatigue ne sont pas seulement des symptômes pénibles : ce sont des facteurs qui aggravent directement la dépression et la détresse. À cela s’ajoute une dimension sur laquelle nous avons travaillé lorsque j’étais au MD Anderson Cancer Center de Houston : le financial distress, qu’il faut distinguer de la toxicité financière. La toxicité financière mesure un fait objectif — ce que la maladie coûte ; le financial distress mesure le vécu subjectif de cette charge, et c’est cette dimension-là qu’il faut intégrer dans l’évaluation de la qualité de vie.

Nos travaux à Houston ont établi ce lien chez les patients atteints de cancer avancé (Delgado-Guay et al., The Oncologist, 2015) ; nous avons ensuite pu reproduire ces résultats en France (Barbaret et al., PLoS One, 2017), puis comparer directement les deux pays (Barbaret et al., The Oncologist, 2019). J’espère aujourd’hui que nous pourrons mener cette étude au Maroc, et je profite de cette tribune pour lancer un appel à soutien afin de réaliser ce travail, disposer de données concrètes sur notre population et pouvoir agir en conséquence.

Ce que tout cela montre, c’est que l’enjeu clinique central est le dépistage systématique. On ne devrait pas attendre que le patient s’effondre pour évaluer sa détresse : il faut l’évaluer dès le départ, avec des outils simples, afin d’identifier ceux qui ont besoin d’un accompagnement renforcé.

Santé Mag : Quelle place occupe aujourd’hui la psycho-oncologie dans le parcours de soins au Maroc et quels sont, selon vous, les principaux défis à relever pour renforcer cette discipline ?

Dr Rhondali : Le Maroc a accompli des progrès considérables en oncologie ces vingt dernières années : des centres de référence, des plans nationaux, un accès élargi aux traitements. La psycho-oncologie, elle, reste en construction — et c’est un enjeu de fond, car c’est une discipline à part entière, qui ne s’improvise pas.

Il existe une idée répandue, et bien compréhensible, selon laquelle il suffirait d’être psychiatre ou psychologue pour faire de la psycho-oncologie, ou qu’un oncologue ou une infirmière en oncologie pourraient l’exercer sans formation spécifique. En réalité, ce n’est pas une simple transposition. La psycho-oncologie a ses spécificités : il existe des interactions médicamenteuses propres entre psychotropes et traitements oncologiques, des thérapies spécifiques comme la dignity therapy, des approches d’une grande efficacité comme l’EMDR, qui permettent, dans certaines situations de traumatisme ou d’anxiété, d’éviter le recours aux médicaments, ou encore l’hypnose, très précieuse aussi bien pour les patients que pour les familles. Tout cela s’apprend.

Or, le problème de fond est là : il n’existe pas, dans nos universités et nos centres de formation, de professionnels formés pour transmettre ce savoir. La seule manière de l’acquérir, aujourd’hui, est de partir à l’étranger. L’an dernier, la Société Marocaine de Cancérologie m’a sollicité pour réaliser un tour de psycho-oncologie au Maroc : j’ai pu sensibiliser à cette question un peu moins d’une centaine de résidents en oncologie et en radiothérapie à travers tout le pays. Je l’ai fait avec un grand engagement, et bénévolement, faute de budget dédié, ce qui en dit long, non sur le manque de bonne volonté des acteurs, mais sur l’absence de cadre structurel pour soutenir cette discipline.

Cette discipline souffre aussi d’un déficit structurel de financement : elle ne génère ni prescription coûteuse ni événement, et se retrouve donc naturellement moins visible dans un écosystème où les moyens suivent souvent l’innovation thérapeutique. Conséquence : même dans les meilleurs centres du pays — qui font par ailleurs un travail remarquable en oncologie — l’accompagnement psychique reste trop souvent périphérique, faute d’un cadre qui permette une véritable formation, une évaluation et un suivi dans la durée. Ce n’est pas une question de volonté des équipes, qui sont les premières à en ressentir le besoin ; c’est une question de structuration.

Les défis à relever découlent directement de ce constat : former de véritables professionnels et créer les filières universitaires qui n’existent pas encore ; intégrer la psycho-oncologie à l’équipe pluridisciplinaire dès l’annonce, plutôt que de la reléguer en bout de chaîne ; lui donner une légitimité et un financement à la hauteur de son impact réel. Il y a enfin un travail culturel : dans notre société, parler de souffrance psychique reste entouré de pudeur, voire de stigmatisation. Beaucoup de patients pensent qu’avouer leur détresse serait un aveu de faiblesse ou un manque de foi. Lever ce tabou fait aussi partie de notre mission. La bonne nouvelle, c’est que la prise de conscience grandit et que nombre de soignants n’attendent qu’un cadre pour s’investir.

Santé Mag : Le cancer affecte également les proches et les aidants. Comment peuvent-ils accompagner le patient tout en préservant leur propre équilibre psychologique ?

Dr Rhondali : Les aidants — caregivers — encaissent une charge immense, souvent dans l’ombre, sans reconnaissance et sans relais. C’est une réalité aujourd’hui bien documentée : épuisement, anxiété, dépression, sentiment de culpabilité… Les proches développent des troubles psychiques dans des proportions parfois comparables à celles des patients. Ils ont donc, eux aussi, besoin d’un véritable soutien et d’un accompagnement, et non d’être laissés seuls dans leur rôle.

Mon premier message aux aidants est celui-ci : prendre soin de soi n’est pas un abandon du malade, c’est une condition pour tenir dans la durée. Un aidant épuisé finit par ne plus pouvoir aider. Il faut donc s’autoriser à souffler, à déléguer, à accepter de l’aide et à exprimer ses propres émotions plutôt que de jouer en permanence un rôle de force tranquille.

Concrètement, il ne faut pas rester seul, il faut identifier des relais dans la famille ou l’entourage, et ne pas hésiter à consulter pour soi-même. Quant à l’accompagnement du patient, le plus précieux n’est pas de trouver les bons mots — il n’y en a souvent pas — mais d’être présent, d’écouter sans vouloir à tout prix consoler ou minimiser. Une présence qui ne fuit pas vaut mieux que mille phrases rassurantes.

Santé Mag : Quels messages souhaiteriez-vous adresser aux patients atteints de cancer, à leurs familles ainsi qu’aux professionnels de santé impliqués dans leur prise en charge ?

Dr Rhondali : Aux patients : votre détresse est légitime, et elle n’est pas un signe de faiblesse. Demander un accompagnement psychologique n’est pas renoncer au combat : c’est se donner les moyens de le mener. Vous avez le droit de ne pas « rester fort » en permanence.

Aux familles : vous comptez, vous aussi. En tant qu’aidants, vous portez une charge que l’on sous-estime presque toujours, et votre épuisement est réel. Vous avez droit, vous également, à du soutien et à de l’accompagnement. Prenez soin de vous, car votre équilibre fait partie du soin du malade. Et sachez que votre simple présence, même silencieuse, est souvent ce qui compte le plus.

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