Le tourisme médical s’impose comme un levier stratégique pour de nombreux pays, à la croisée de la santé et de l’attractivité économique. Des destinations comme la Turquie ou la Tunisie ont structuré des modèles intégrés, capables d’attirer une patientèle internationale nombreuse et diversifiée.
Au Maroc, le sujet gagne en visibilité, porté par la montée en gamme du secteur privé et par une expertise médicale reconnue. Le pays dispose d’atouts solides, mais son positionnement reste encore en construction face aux leaders mondiaux du tourisme médical.
Au-delà du potentiel, la question centrale reste celle de la gouvernance. Le développement du tourisme médical peut-il renforcer l’ensemble du système de santé ou risque-t-il d’accentuer les déséquilibres entre privé et service public ? L’enjeu dépasse la seule logique économique.
Afin d’explorer ces questions, Santé Mag a fait appel à Jamal Belhabes, directeur général de BELC AFRI Consulting et expert en gouvernance hospitalière. Son analyse permet d’éclairer les choix stratégiques à opérer pour faire du tourisme médical un levier national structurant.
Santé Mag : La Turquie est aujourd’hui une référence mondiale en tourisme médical. Qu’est-ce qui explique concrètement ce succès ?
Jamal Belhabes : Le succès du tourisme médical en Turquie s’inscrit dans une trajectoire longue, portée par une croissance rapide et une vision structurée. Le pays a mis en place une gouvernance proactive, avec une politique nationale dédiée et des agences spécialisées, tout en simplifiant les démarches administratives pour les patients étrangers. Cette approche s’est accompagnée d’un positionnement clair sur le rapport qualité-prix et d’une diversification des spécialités proposées, allant de la chirurgie esthétique à la cardiologie, en passant par la fertilité et l’oncologie.
La Turquie a également su intégrer soins et tourisme à travers des packages complets combinant traitement médical, hébergement et services de convalescence. Des investissements massifs ont permis le développement de plus de quarante établissements accrédités, soutenus par des partenariats public-privé. L’organisation repose sur une chaîne de soins intégrée, depuis la consultation en ligne jusqu’au suivi post-opératoire, avec des services multilingues et une logistique complète.
À cela s’ajoutent des normes de qualité élevées, illustrées par le nombre important d’hôpitaux accrédités JCI, une formation médicale souvent acquise en Europe ou aux États-Unis, et un contrôle strict du ministère de la Santé. Enfin, la Turquie a déployé un marketing international offensif, appuyé par le digital, les témoignages de patients et des partenariats stratégiques, tout en capitalisant sur sa position géographique et son attractivité touristique.
Santé Mag : Où se situe réellement le Maroc aujourd’hui sur la carte mondiale du tourisme médical ?
Jamal Belhabes : Le Maroc se situe dans une phase de transition active, mais reste sous-exploité par rapport à son potentiel réel. Le pays dispose d’atouts notables, notamment une stratégie nationale intégrant le tourisme médical, des infrastructures privées de qualité, des compétences médicales reconnues dans certaines spécialités et une position géographique favorable. L’attrait touristique du Maroc constitue également un levier naturel.
Cependant, plusieurs défis persistent. Le nombre d’établissements accrédités à l’international reste très limité, la stratégie marketing demeure modeste face aux leaders mondiaux et le cadre réglementaire manque de dispositifs facilitant l’accueil des patients étrangers. L’offre intégrée, combinant soins, hébergement et logistique, reste peu développée, tout comme le volume de patients internationaux accueillis chaque année.
Le Maroc accuse donc un retard sur l’organisation de la filière et la visibilité internationale, mais il progresse grâce à des investissements récents et à une prise de conscience institutionnelle. Son potentiel demeure largement sous-exploité, notamment auprès de la diaspora marocaine et du marché africain francophone.
Santé Mag : Le Maroc dispose-t-il d’une expertise médicale capable d’attirer une patientèle internationale ?
Jamal Belhabes : Oui, le Maroc dispose d’une expertise médicale solide, capable d’attirer des patients internationaux dans plusieurs spécialités. La chirurgie esthétique et reconstructrice constitue aujourd’hui le principal moteur, suivie par la médecine dentaire, la cardiologie, la fertilité, l’ophtalmologie, l’orthopédie et la cancérologie dans les grands centres urbains.
Cette attractivité repose sur des coûts inférieurs de 30 à 50 % à ceux pratiqués en Europe, une proximité géographique avantageuse, des compétences linguistiques variées et une image touristique forte. Toutefois, cette expertise reste freinée par le faible nombre d’accréditations internationales, une promotion insuffisante à l’étranger et des inégalités régionales dans l’offre de soins.
Santé Mag : Le développement du tourisme médical peut-il renforcer l’ensemble du système de santé ou profiter surtout au privé ?
Jamal Belhabes : Le tourisme médical peut renforcer l’ensemble du système de santé, à condition d’être encadré par une gouvernance inclusive. Il peut favoriser une montée en gamme des standards, retenir les compétences médicales, attirer des investissements et améliorer l’image du système de santé marocain. Des mécanismes incitatifs peuvent permettre un partage des bénéfices avec le secteur public, notamment à travers la formation et l’équipement.
À l’inverse, en l’absence de régulation, le risque est celui d’une médecine à deux vitesses. Les ressources humaines pourraient se concentrer dans le privé, les coûts augmenter et les inégalités territoriales s’aggraver. Sans cadre clair, le tourisme médical pourrait profiter à une minorité, sans retombées positives pour le système global.
Santé Mag : Quelles conditions sont indispensables pour faire du tourisme médical un levier national ?
Jamal Belhabes : Pour dépasser le stade de marché de niche, le tourisme médical doit s’inscrire dans une stratégie d’État intégrée. Cela implique une coordination intersectorielle, une généralisation des accréditations, un marketing international structuré, une offre intégrée tourisme-santé et un investissement soutenu dans la formation et l’innovation.
L’équité territoriale et la protection du service public restent essentielles. Sans volonté politique forte et cadre réglementaire exigeant, le risque est de voir émerger une médecine premium déconnectée des besoins des citoyens. Pensé comme un projet de société, le tourisme médical peut devenir un levier national. Mal encadré, il pourrait accentuer les fractures sanitaires existantes.

