Movember : le Pr Ahallal met en lumière les défis du cancer de la prostate au Maroc

Le mouvement Movember remet la santé masculine sur le devant de la scène. Né en Australie avant de devenir mondial, il encourage les hommes à parler de leur santé, à consulter régulièrement et à ne plus taire leurs inquiétudes.

Au Maroc, le message reste encore difficile à faire passer. Les tabous culturels, la peur du diagnostic et la gêne à évoquer la sexualité ou la maladie freinent le dépistage, pourtant essentiel pour sauver des vies.

Cette réticence a un coût. Beaucoup d’hommes consultent tard, souvent lorsque les symptômes se manifestent déjà et que les traitements sont plus lourds. L’absence d’un programme national de dépistage systématique accentue cette vulnérabilité. Ce sont donc les urologues, les associations et les campagnes locales qui portent à bout de bras la sensibilisation, souvent à travers des actions ponctuelles menées dans les entreprises, les stades ou les établissements de santé.

Les chiffres restent alarmants : environ 5.000 nouveaux cas de cancer de la prostate ont été recensés en 2024 au Maroc, causant près de 2.000 décès, selon la Société Marocaine d’Urologie. Ce cancer est désormais le plus fréquent chez l’homme dans le Royaume. Pourtant, le paysage médical marocain évolue. L’introduction de la chirurgie robot-assistée, désormais disponible à Rabat, Casablanca et Marrakech, a ouvert une nouvelle ère. Cette technologie offre une précision inégalée, réduit les complications et accélère la récupération post-opératoire, tout en symbolisant la montée en puissance d’une médecine marocaine résolument tournée vers l’innovation et l’excellence chirurgicale.

C’est dans ce contexte que Santé Mag a rencontré le Pr Youness Ahallal, chirurgien urologue, expert en chirurgie robotique, pour évoquer les avancées médicales, les freins socioculturels et les priorités à renforcer pour améliorer la santé masculine au Maroc.

Santé Mag : Les cancers masculins, notamment celui de la prostate, progressent chaque année au Maroc. Dispose-t-on aujourd’hui de données actualisées sur leur incidence et leur évolution ?

Pr Ahallal : Les cancers masculins, en particulier celui de la prostate, représentent aujourd’hui un véritable enjeu de santé publique au Maroc. Les données épidémiologiques les plus récentes estiment que le cancer de la prostate est désormais le deuxième cancer de l’homme dans notre pays. Nous observons non seulement une augmentation du nombre de cas, mais également une amélioration de la capacité de diagnostic grâce à une meilleure accessibilité au dosage du PSA et à l’imagerie moderne. Cependant, une partie importante des patients continue encore d’être diagnostiquée à un stade avancé, ce qui souligne la nécessité de renforcer le dépistage précoce et l’éducation sanitaire.

Santé Mag : La robotique chirurgicale transforme de plus en plus la prise en charge des cancers urologiques. Comment cette technologie a-t-elle changé votre pratique au quotidien ?

Pr Ahallal : La chirurgie robotique a profondément transformé notre approche du cancer de la prostate. Elle permet une précision accrue, une dissection plus fine autour des nerfs responsables de la continence et de la fonction sexuelle, ainsi qu’une réduction des pertes sanguines et de la douleur post-opératoire. Les patients se rétablissent plus rapidement et retrouvent plus vite leur qualité de vie. Au-delà de la technique, la robotique permet également le télé-mentorat et, dans certains cas, la téléchirurgie, ouvrant la voie à un accès plus équitable aux soins spécialisés, même dans des régions éloignées.

Santé Mag : Les hommes consultent souvent à un stade avancé de la maladie. Quelles stratégies de sensibilisation ou d’éducation sanitaire pourraient inverser cette tendance au Maroc ?

Pr Ahallal : Beaucoup d’hommes hésitent à consulter, souvent par pudeur ou par crainte, et arrivent malheureusement à un stade où les options thérapeutiques sont plus lourdes. Pour inverser cette tendance, nous devons multiplier les actions de sensibilisation adaptées à la culture locale : communication dans les entreprises, les clubs sportifs, les réseaux sociaux, les mosquées, et surtout des messages simples : « À partir de 45–50 ans, discutez du PSA avec votre médecin », plus tôt s’il existe des antécédents familiaux. Il faut également faciliter le parcours de soins en proposant des consultations intégrées où le patient peut être dépisté, orienté et informé sans démarches complexes.

Santé Mag : Au-delà du dépistage, quelles avancées thérapeutiques ou innovations récentes vous semblent les plus prometteuses pour améliorer la survie et la qualité de vie des patients ?

Pr Ahallal : Au-delà du dépistage, plusieurs innovations changent déjà la prise en charge. L’IRM de la prostate permet aujourd’hui d’éviter de nombreuses biopsies inutiles et de cibler plus précisément les lésions suspectes. Les traitements par radioligands ciblés (PSMA) représentent également une avancée majeure pour les formes avancées, en améliorant la survie tout en préservant la qualité de vie. Par ailleurs, la surveillance active pour les formes à très faible risque permet d’éviter la surmédicalisation et de traiter seulement lorsque cela devient nécessaire. L’objectif est désormais d’adapter le traitement au profil biologique et personnel de chaque patient.

Santé Mag : Movember vise aussi à humaniser la santé masculine. Comment encourager une approche plus globale du bien-être des hommes, qui inclut à la fois la prévention, la santé sexuelle et le soutien psychologique ?

Pr Ahallal : Movember nous rappelle que la santé masculine ne se résume pas à la prostate. Il s’agit aussi de santé sexuelle, de santé psychologique et de prévention des maladies cardiovasculaires. Encourager les hommes à consulter, ce n’est pas seulement dépister un cancer : c’est les aider à prendre soin d’eux, à parler de leur bien-être, à briser certains tabous, notamment autour de la fonction sexuelle ou de la dépression. Promouvoir une médecine plus humaine, où l’écoute et l’accompagnement sont au cœur du parcours, est essentiel pour améliorer durablement la qualité de vie.

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