À l’occasion de Mars Bleu, le cancer colorectal s’impose comme une réalité bien présente dans le milieu sanitaire national. Chaque année, plus de 4.500 nouveaux cas sont diagnostiqués. Cela représente près de 8 % de l’ensemble des cancers. La maladie se classe aujourd’hui parmi les cancers les plus fréquents dans le Royaume.
Cette progression inquiète. Elle s’explique en partie par les mutations des modes de vie. Sédentarité, alimentation riche en produits transformés et transition nutritionnelle jouent un rôle direct. Le cancer colorectal touche désormais des profils plus variés, bien au-delà des populations à risque classiques.
Mais le principal défi reste le diagnostic tardif. Une part importante des patients consulte à un stade avancé. Dans plusieurs séries marocaines, les formes métastatiques restent fréquentes au moment du diagnostic. Ce retard réduit fortement les chances de guérison et alourdit les traitements.
Le cancer colorectal s’impose ainsi comme le premier cancer digestif au Maroc. Il concerne aussi bien les hommes que les femmes. Dans le même temps, l’incidence globale des cancers dépasse les 44.000 nouveaux cas par an, toutes localisations confondues. Cette pression croissante met à l’épreuve le système de santé.
Face à ces enjeux, le Maroc a engagé une structuration progressive de la prise en charge. Le Plan national de prévention et de contrôle du cancer vise à renforcer le dépistage et améliorer l’accès aux soins. Des centres spécialisés se développent, notamment dans les grandes villes. Toutefois, les inégalités territoriales persistent.
En parallèle, la médecine évolue rapidement. La chirurgie mini-invasive et la robotique gagnent du terrain. La simulation médicale transforme la formation des praticiens. Ces innovations permettent d’améliorer la précision des gestes et de réduire les complications.
Dans ce contexte, la formation devient un levier stratégique. De nouvelles structures émergent pour aligner les pratiques sur les standards internationaux. Elles participent à moderniser la prise en charge et à renforcer les compétences locales.
C’est dans cette dynamique que s’inscrit l’échange de Santé Mag avec le Pr Mohamed Bouziane, Professeur agrégé à l’UM6SS, chirurgien viscéral et responsable du diplôme de la Mohammed VI Interventional Simulation and Robotic Surgery School (M6-ISRSS), relevant de la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé (FM6SS), engagé dans le développement de la chirurgie robotique et de la simulation au Maroc.
Santé Mag : Comment les techniques mini-invasives et la chirurgie robotique redéfinissent-elles aujourd’hui la prise en charge du cancer colorectal au Maroc ?
Pr Bouziane : Aujourd’hui, nous ne nous contentons plus de « guérir », nous voulons guérir « mieux ». Grâce à la chirurgie robotique (comme les systèmes Da Vinci Xi) et à la laparoscopie, nous opérons avec une précision millimétrique à travers de toutes petites incisions.
Pour le patient, cela change tout : moins de douleur après l’opération, un risque d’infection réduit et, surtout, un retour à la vie normale et à sa famille beaucoup plus rapide. C’est une révolution de confort et de sécurité.
Santé Mag : La simulation chirurgicale est au cœur de votre engagement. Quel impact concret a-t-elle sur la formation et la sécurité des patients ?
Pr Bouziane : C’est le cœur de notre mission à la M6-ISRSS. Le principe est simple : « jamais la première fois sur un patient ». Nous avons structuré un véritable parcours de formation inspiré des standards internationaux, notamment de l’école de chirurgie de Nancy, pour garantir une montée en compétence progressive et sécurisée.
La formation débute par une phase virtuelle. Les chirurgiens s’entraînent sur des simulateurs de haute technologie, qui reproduisent fidèlement les conditions opératoires. Cette étape permet d’acquérir les gestes de base et de maîtriser les instruments robotiques dans un environnement sans risque.
Elle se poursuit par des exercices en conditions réelles, d’abord sur des modèles synthétiques, puis sur des tissus biologiques. Cette progression permet de développer le sens du toucher, la gestion de la force et la compréhension des textures, des éléments essentiels en chirurgie.
Avant toute intervention, le chirurgien passe également par une immersion au bloc opératoire. Il observe, analyse et s’approprie l’environnement réel, notamment l’ergonomie du robot et la coordination entre les équipes. Cette étape renforce la compréhension globale de l’acte chirurgical.
Le travail en équipe constitue un autre pilier. Les sessions de « team training » permettent d’optimiser la communication entre chirurgiens, infirmiers et assistants. Chaque membre de l’équipe apprend à intervenir au bon moment, dans une logique de sécurité maximale.
Enfin, la microchirurgie vient affiner la précision et la dextérité. Le travail sous microscope développe des compétences fines, proches de celles requises en chirurgie robotique. Grâce à ce parcours, un chirurgien accumule des centaines d’heures de pratique avant sa première intervention réelle, ce qui transforme profondément la formation et renforce la sécurité des patients.
Santé Mag : Le Maroc dispose-t-il aujourd’hui des infrastructures nécessaires pour généraliser une prise en charge optimale du cancer colorectal ?
Pr Bouziane : Absolument. Le Maroc a fait des bonds de géant. Avec des structures comme l’Université Mohammed VI des Sciences et de la Santé (UM6SS) et la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé (FM6SS), nous disposons de plateaux techniques qui n’ont rien à envier à l’Europe.
Nous avons les robots, les simulateurs et, surtout, des compétences formées localement. Le défi est maintenant de rendre ces technologies accessibles au plus grand nombre sur tout le territoire.
Santé Mag : Observe-t-on une évolution du profil des patients, notamment une augmentation des cas chez les sujets plus jeunes ?
Pr Bouziane : Malheureusement, oui. C’est une tendance que nous constatons de plus en plus en consultation. Le cancer colorectal ne concerne plus uniquement les personnes de plus de 50 ans. Nos modes de vie sédentaires et une alimentation trop riche en produits transformés jouent un rôle majeur. Il faut rester vigilant : un trouble du transit qui dure ou du sang dans les selles, quel que soit l’âge, doit pousser à consulter.
Santé Mag : Comment renforcer la détection précoce du cancer colorectal dans un contexte où le dépistage reste encore insuffisant ?
Pr Bouziane : Il faut briser le tabou. Le dépistage du cancer colorectal est simple, mais il fait encore peur. Pourtant, un test de recherche de sang dans les selles peut sauver une vie en quelques minutes.
Si le cancer est pris tôt, il se guérit dans 90 % des cas. Nous devons simplifier l’accès à ces tests et encourager chacun à devenir l’acteur de sa propre santé.
Santé Mag : Quel message essentiel souhaitez-vous adresser aux Marocains à l’occasion de Mars Bleu ?
Pr Bouziane : Mon message est un message d’espoir et d’action : n’attendez pas d’avoir mal pour consulter. Le cancer colorectal est un ennemi silencieux, mais nous avons aujourd’hui toutes les armes technologiques et humaines pour le vaincre si nous agissons à temps. Prenez soin de votre alimentation, bougez, et faites-vous dépister !

