La réforme du système de santé marocain s’accélère. Nouveaux CHU, généralisation de l’AMO, Groupements Sanitaires Territoriaux, digitalisation des parcours ou encore montée en puissance du secteur privé : le paysage sanitaire connaît une mutation profonde. Dans ce contexte, les notions d’« hôpital intelligent » et de santé connectée occupent une place croissante dans les discours publics et privés.
Derrière les annonces technologiques et les investissements, plusieurs problématiques continuent d’alimenter les inquiétudes des professionnels comme des patients. Délais de prise en charge, pénurie de ressources humaines, disparités territoriales, difficultés d’accès aux soins ou encore hausse des coûts dans le privé rappellent que les défis fondamentaux demeurent entiers.
La question de la souveraineté sanitaire s’impose également comme un enjeu stratégique. Si le Maroc a renforcé certaines capacités industrielles depuis la pandémie, notamment dans le secteur pharmaceutique, la dépendance aux importations médicales, aux technologies étrangères et aux compétences spécialisées reste importante.
Autre sujet central : la coordination des soins. De nombreux acteurs du secteur estiment aujourd’hui que le principal défi ne réside plus uniquement dans la construction d’infrastructures modernes, mais dans la capacité à mieux connecter médecine de proximité, hôpitaux, spécialistes et suivi post-hospitalier afin d’améliorer concrètement le parcours des patients.
Pour analyser ces transformations, Santé Mag a échangé avec Rafik Ikram, Conseiller stratégique en systèmes de santé et fondateur de Rafium Consulting. Connu pour ses réflexions sur la gouvernance hospitalière, l’intégration des soins et l’évolution des modèles de santé, il revient sur les fragilités persistantes du système marocain, tout en soulignant les opportunités ouvertes par les réformes actuellement engagées.
Santé Mag : Le Maroc parle de plus en plus d’« hôpital du futur », d’intelligence artificielle et de digitalisation. Le système de santé marocain a-t-il déjà réglé les problèmes fondamentaux de l’hôpital d’aujourd’hui ?
Rafik Ikram : Il faut saluer les avancées réelles accomplies ces dernières années, et je le fais sincèrement, parce que je connais de l’intérieur la complexité de ce que représente une réforme de cette envergure. Mais précisément parce que je suis un acteur de ce système et que je veux le voir réussir, je ne peux pas dire que les problèmes fondamentaux sont réglés. Nous sommes sur la bonne voie, mais il reste beaucoup de travail devant nous.
Les dépenses publiques de santé ont bondi de 19,7 milliards à plus de 32 milliards de dirhams entre 2021 et 2025, soit une hausse de plus de 65 %. D’ici fin 2026, quinze nouveaux hôpitaux devraient entrer en service, représentant près de 3.000 lits supplémentaires, tandis que six CHU sont actuellement en chantier pour un investissement dépassant les 20 milliards de dirhams. Ce n’est pas rien. C’est même considérable.
Pourtant, quand vous parlez à un patient qui a attendu six heures aux urgences d’un hôpital provincial, ou à un médecin qui exerce seul là où il en faudrait cinq, vous réalisez que les problèmes de fond sont toujours bien présents. Ce qui me préoccupe, c’est le risque de confondre vitesse technologique et transformation réelle du système. J’ai vu des établissements investir dans des systèmes d’information coûteux, mais où le dossier patient continuait d’exister en parallèle sous forme papier parce que les équipes n’avaient pas été formées et que les processus n’avaient pas été repensés en amont. On avait digitalisé le dysfonctionnement, pas résolu le problème.
Le dossier médical partagé et la feuille de soins électronique sont désormais prêts techniquement, avec un déploiement progressif prévu à partir de 2026. C’est une bonne nouvelle. Mais une plateforme numérique n’a de valeur ajoutée que si elle s’intègre dans un parcours patient cohérent. Un algorithme d’aide au diagnostic ne sert à rien si le citoyen ne sait pas vers quel spécialiste se diriger après sa consultation, ou si personne ne coordonne son suivi entre le médecin de ville, l’hôpital et la période post-hospitalière.
Pour moi, l’hôpital du futur marocain sera crédible le jour où un citoyen ordinaire, qu’il vive à Casablanca ou dans une ville secondaire, pourra entrer dans le système, être orienté rapidement, soigné dans un délai raisonnable et repartir avec le sentiment d’avoir été pris en charge. C’est ça, le vrai test. On n’y est pas encore pleinement, mais c’est vers là qu’il faut tirer toute la réforme.
Santé Mag : Le secteur privé connaît une forte concentration autour de grands groupes. Cette évolution est-elle inévitable pour moderniser l’offre de soins, ou risque-t-elle d’accentuer une santé à deux vitesses ?
Rafik Ikram : Les deux, en réalité. Et c’est là toute la complexité du sujet. La concentration, en elle-même, n’est pas le problème. Moderniser un système de santé exige des capacités financières considérables, et il est naturel que de grands groupes émergent pour assumer ces investissements. Certains acteurs nationaux planifient aujourd’hui des réseaux de plusieurs dizaines de cliniques à l’horizon 2027, et des groupes internationaux, européens comme américains, commencent à s’implanter sur le territoire marocain. Cette dynamique apporte une vraie professionnalisation, avec des protocoles de qualité formalisés, une gestion hospitalière plus rigoureuse et une capacité à attirer des profils médicaux pointus.
Mais il y a un bémol. Aujourd’hui, plus de la moitié des médecins du pays exercent dans le secteur privé, qui compte 453 cliniques pour 166 hôpitaux publics. Quand une clinique privée de groupe s’installe dans une ville secondaire et capte les meilleurs spécialistes de la région, l’hôpital public voisin se retrouve encore plus fragilisé. Ce n’est pas une hypothèse, c’est une réalité que j’observe directement sur le terrain.
En 2025, plus de 60 % des frais de santé ont été pris en charge directement par les familles marocaines. Des patients me le disent sans détour : « Si j’ai les moyens, je vais dans le privé. Sinon, je me débrouille. » Ce n’est pas une fatalité, mais cela exige une régulation forte et une vision claire de l’État. La modernisation du privé peut être une vraie force pour le Maroc, à condition qu’elle s’inscrive dans une logique de santé publique et pas uniquement dans une logique de rentabilité.
Santé Mag : Beaucoup de patients estiment que les coûts augmentent dans le privé sans toujours percevoir une amélioration équivalente de la qualité de service. Comment expliquez-vous ce décalage ?
Rafik Ikram : C’est une tension réelle, et je comprends la frustration des patients.
Les coûts ont effectivement augmenté, et pas de façon artificielle. Les équipements médicaux sont quasi entièrement importés, souvent facturés en euros ou en dollars. Une simple révision de maintenance d’un équipement d’imagerie peut représenter des dizaines de milliers de dirhams. Ajoutez à cela la pression croissante sur les ressources humaines spécialisées, dont la rareté fait monter les rémunérations, et vous comprenez pourquoi les tarifs évoluent.
Mais c’est là que le bât blesse. Le patient ne juge pas la qualité sur la base du scanner de dernière génération ou de la façade rénovée d’une clinique. Il juge sur ce qu’il vit, minute par minute, depuis l’accueil jusqu’à la sortie. Par exemple : est-ce qu’on lui a clairement expliqué son diagnostic ? A-t-il reçu une facture compréhensible et sans surprises ? A-t-il senti qu’on prenait soin de lui, pas juste qu’on le traitait ?
Je prends un exemple concret que je rencontre régulièrement. Un établissement peut avoir investi massivement dans un plateau technique d’excellence, mais si le processus de sortie est chaotique, avec une ordonnance mal expliquée, un rendez-vous de suivi non organisé ou une facturation contestée, le patient repart avec le sentiment que rien n’a vraiment changé.
Aujourd’hui, l’expérience patient est devenue presque aussi déterminante que l’acte médical lui-même. C’est le prochain grand chantier du secteur privé : standardiser la qualité de service de bout en bout, du premier contact téléphonique jusqu’au suivi post-consultation. Les patients sont prêts à payer davantage, mais ils veulent sentir la différence à chaque étape.
Santé Mag : Le privé attire de plus en plus de professionnels issus du public. Peut-on réellement développer des infrastructures modernes sans fragiliser davantage l’hôpital public ?
Rafik Ikram : C’est probablement la question la plus sensible du secteur en ce moment, et les chiffres que nous avons aujourd’hui doivent nous interpeller collectivement.
En 2025, le ministère de la Santé a évalué le besoin supplémentaire en ressources humaines à plus de 96.000 professionnels, dont 32.000 médecins et 64.000 infirmiers. Environ 20 à 25 % des médecins formés au Maroc exercent aujourd’hui à l’étranger, et entre 600 et 700 médecins quittent chaque année le pays. Ce paradoxe est brutal. Le Maroc investit massivement dans la formation médicale, et ces compétences viennent ensuite renforcer les systèmes de santé français, allemands ou canadiens.
À l’intérieur du pays, la dynamique n’est guère plus favorable. Sur près de 30.000 médecins que compte le Maroc, plus de la moitié a rejoint le secteur privé, affaiblissant ainsi les compétences disponibles dans les hôpitaux publics. Il y a des services de spécialités entiers dans des hôpitaux provinciaux qui fonctionnent avec un ou deux médecins là où il en faudrait cinq. Ce n’est pas une anecdote, c’est une réalité documentée dans plusieurs régions du pays.
La solution n’est pas de bloquer le privé. Ce serait contre-productif, voire inefficace. La vraie réponse, c’est d’élargir la capacité globale du système. Le gouvernement a fait un effort notable en matière de formation, avec des capacités d’accueil dans les facultés de médecine passées de 2.700 étudiants en 2021 à 6.500 en 2025.
Mais former plus ne suffira pas si les conditions d’exercice dans le public ne s’améliorent pas en parallèle, pas uniquement au niveau des salaires, mais aussi des équipements disponibles, des perspectives de carrière et de la reconnaissance du mérite. Quand un chirurgien compétent se sent dévalorisé et sous-équipé, il part. C’est aussi simple que ça.
On ne peut pas se permettre une guerre de tranchées entre public et privé. Le système ne tiendra durablement que si les deux avancent ensemble, et cela commence par une politique de ressources humaines véritablement cohérente et ambitieuse à l’échelle nationale.
Santé Mag : Le Maroc reste très dépendant des importations pour les dispositifs médicaux et certaines technologies de santé. Peut-on parler de souveraineté sanitaire dans ces conditions ?
Rafik Ikram : Il faut d’abord sortir d’une vision naïve de la souveraineté sanitaire. Même l’Allemagne, la France ou encore le Canada importent des dispositifs médicaux. Ce n’est pas une exception marocaine, c’est une réalité mondiale.
La vraie question, c’est de savoir quelles sont nos vulnérabilités critiques et ce que nous faisons concrètement pour les réduire. La pandémie nous a donné une leçon brutale là-dessus. Du jour au lendemain, des masques, des respirateurs et des tests PCR sont devenus des enjeux de sécurité nationale.
Le Maroc a réagi, et les résultats sont là. L’industrie pharmaceutique marocaine regroupe aujourd’hui 50 établissements industriels et couvre 80 % des besoins en médicaments du pays, ce qui fait du Maroc le deuxième producteur pharmaceutique en Afrique, après l’Afrique du Sud. En 2023, cette industrie a enregistré une croissance de 50 % de son chiffre d’affaires par rapport à 2022, soit une performance remarquable.
Mais la souveraineté sanitaire va bien au-delà de la question des médicaments fabriqués sur le territoire. Elle inclut la maîtrise de nos données de santé, et sur ce point nous restons très exposés, notamment dans les systèmes d’information hospitaliers dont les licences et les serveurs sont souvent hébergés à l’étranger.
Elle inclut la cybersécurité hospitalière, qui est aujourd’hui un angle mort dans beaucoup d’établissements. Elle inclut aussi la capacité à former et retenir nos propres experts en maintenance biomédicale, pour ne plus dépendre systématiquement de techniciens expatriés pour entretenir nos équipements.
C’est d’ailleurs dans cette logique qu’a été créé un Institut de formation aux métiers de l’industrie pharmaceutique, porté conjointement par l’État, le secteur privé et les fédérations professionnelles, avec l’appui de partenaires internationaux.
On ne sera probablement jamais totalement autonomes, et ce n’est pas forcément l’objectif. Mais on peut, et on doit, devenir beaucoup plus résilients sur les fonctions stratégiquement critiques. Et ça, c’est clairement à notre portée.
Santé Mag : Selon vous, quelles devraient être les priorités absolues du Maroc avant de parler d’« hôpital du futur » ?
Rafik Ikram : Si je devais répondre sans détour, j’en vois cinq qui forment un ensemble cohérent, pas une liste décousue.
La première, et de loin la plus urgente, c’est la question des ressources humaines. On peut construire les plus belles infrastructures du continent. Sans des professionnels en nombre suffisant et dans de bonnes conditions, elles restent des coquilles vides.
Le Maroc compte aujourd’hui plus de 34.000 médecins dans le public et le privé, et de nouveaux Complexes Hospitalo-Universitaires ont été mis en service en 2025. C’est un signal fort. Mais j’ai eu le plaisir de visiter des établissements récents, bien équipés, dont les blocs opératoires tournaient à 30 % de leur capacité faute de chirurgiens disponibles. C’est un gâchis que nous pouvons et devons éviter.
La deuxième priorité, c’est la gouvernance. Les Groupements Sanitaires Territoriaux (GST) représentent, à mes yeux, l’une des innovations les plus prometteuses de la réforme actuelle. Le fait de regrouper au sein d’une même entité coordonnée un CHU, une vingtaine d’hôpitaux, des centaines de centres de santé et plusieurs milliers de professionnels, c’est exactement le type de transformation structurelle dont le système avait besoin depuis longtemps.
La phase pilote lancée dans une première région est une démarche sage et rigoureuse, et je suis convaincu qu’elle peut poser les bases d’un modèle reproductible à l’échelle nationale. Pour que ce potentiel se réalise pleinement, il sera important que les directeurs de GST disposent de vraies marges de manœuvre opérationnelles et d’une visibilité claire sur les résultats attendus.
C’est cette combinaison entre autonomie de gestion et culture du résultat qui permettra de transformer une réforme de structure en amélioration concrète et visible pour les patients.
La troisième priorité, c’est l’accès réel aux soins. La généralisation de l’AMO est une avancée historique, sincèrement. Mais une couverture théorique ne suffit pas si les délais pour obtenir un rendez-vous spécialisé dans le public restent de plusieurs mois dans certaines régions, ou si les remboursements sont si complexes que des assurés y renoncent. La couverture doit se traduire en accès effectif et ressenti par chaque citoyen.
La quatrième priorité, c’est la culture de la mesure et de la performance. On ne peut améliorer durablement que ce qu’on mesure avec rigueur. Les délais de prise en charge, les taux d’occupation, les coûts par acte et la satisfaction patient sont des indicateurs qui existent dans les systèmes les plus performants du monde.
Beaucoup d’établissements marocains fonctionnent encore sans tableau de bord opérationnel réel. C’est un chantier fondamental pour piloter l’amélioration continue.
La cinquième priorité, celle qu’on oublie le plus souvent dans les discours, c’est l’intégration du système. Et c’est peut-être le sujet sur lequel j’ai le plus de convictions, parce que c’est celui dans lequel j’ai le plus investi de réflexion et d’énergie dans mon parcours professionnel.
Le vrai défi aujourd’hui n’est pas de construire de bons établissements isolés, mais de faire en sorte que la médecine de première ligne devienne le véritable chef d’orchestre du parcours patient.
Concrètement, cela veut dire renforcer les structures de soins de proximité pour qu’elles ne se limitent plus à des actes ponctuels. Elles doivent être à même d’assurer un suivi actif et continu des patients, notamment ceux atteints de maladies chroniques comme le diabète ou l’hypertension, qui représentent une part croissante de la demande de soins au Maroc.
Un patient bien suivi en première ligne, c’est un patient qui évite l’hospitalisation inutile, qui consulte le bon spécialiste au bon moment et qui revient moins souvent aux urgences.
Pour y arriver, il faut construire de vraies passerelles entre le médecin de proximité, le spécialiste, l’hôpital et le suivi post-hospitalier. Aujourd’hui, ces maillons existent, mais ils ne se parlent pas.
Le médecin de ville ne sait pas toujours ce qui s’est passé lors de l’hospitalisation de son patient. Le spécialiste ne connaît pas le contexte de vie de la personne qu’il reçoit. Et le patient, lui, navigue seul dans un système qui ne lui a pas donné de boussole.
Un système fragmenté, même peuplé d’excellents professionnels, reste un système qui se prive lui-même de sa pleine capacité au niveau du résultat global. L’intégration des soins, ce n’est pas un concept abstrait. C’est la condition concrète pour que la réforme soit ressentie positivement par chaque citoyen.
Le Maroc a une fenêtre d’opportunité réelle en ce moment, et je pense sincèrement que les conditions sont réunies pour réussir. Les réformes sont engagées, la volonté politique est là et les investissements arrivent.
Ce qui fera la différence, c’est la capacité à transformer ces grandes ambitions en améliorations concrètes, visibles et ressenties par les citoyens dans leur vie de tous les jours. C’est sur ce terrain concret que le succès de la réforme sera jugé. Et, pour ma part, je crois profondément que le Maroc en est capable.

