Le harcèlement scolaire continue de faire des ravages silencieux dans les établissements, laissant derrière lui des blessures profondes, souvent invisibles. Mais au-delà du portrait classique de la victime face à son agresseur, une lecture plus nuancée émerge, portée notamment par le psychiatre et psychanalyste marocain Dr Jaouad Mabrouki.
Selon lui, la relation entre harcelé et harceleur n’est pas un simple rapport de force. Elle s’ancre dans une dynamique émotionnelle plus complexe, où chacun, victime comme agresseur, exprime une douleur qu’il ne sait verbaliser autrement.
Une boucle émotionnelle destructrice
Le Dr Mabrouki défend une approche psychanalytique du harcèlement scolaire, qui invite à regarder au-delà des apparences. Dans cette grille de lecture, le harcelé comme le harceleur sont pris dans une spirale de souffrance qui trouve ses racines dans l’enfance. Le premier subit, se replie, parfois au point de développer une forme de dépendance affective à sa douleur, convaincu, inconsciemment, que celle-ci est son seul moyen d’exister aux yeux des autres. Le second, l’agresseur, agit pour évacuer ses propres blessures internes, souvent liées à un environnement familial carencé ou violent. Son besoin de dominer serait alors une manière de reprendre un pouvoir perdu.
Cette interaction, faite de douleur et de faux soulagement, s’installe dans une routine scolaire perverse, difficile à briser si l’on reste dans une logique purement punitive.
Des marques durables sur le cerveau
Les conséquences du harcèlement dépassent largement les murs de l’école. Elles s’impriment dans le cerveau, modifiant les circuits neuronaux et la perception que les jeunes ont d’eux-mêmes. Le Dr Mabrouki évoque des “cicatrices émotionnelles” persistantes, qui façonnent durablement la personnalité, les comportements et les choix de vie. Mais il existe une voie vers la guérison : la neuromodulation émotionnelle. C’est un processus psychothérapeutique qui permet, grâce à l’écoute et à la reconstruction de l’estime de soi, de rééduquer ces circuits blessés, de déconstruire les mécanismes de soumission ou d’agression, et de permettre à l’individu de sortir des rôles qu’il a appris à jouer.
Un silence qui prend racine à la maison
Pourquoi les enfants ne parlent-ils pas ? Pourquoi le harcelé subit sans dénoncer, et pourquoi le harceleur agit sans culpabilité ? Pour le spécialiste, c’est dans le noyau familial que se joue l’apprentissage du silence. Les humiliations banalisées, les comparaisons entre frères et sœurs, les moqueries tolérées ou les violences verbales “anodines” installent une forme de résignation. L’enfant apprend que souffrir en silence est normal, que sa parole ne sera pas entendue ou prise au sérieux.
Ce schéma se perpétue à l’école, parfois même avec la complicité involontaire d’adultes qui minimisent les faits ou qui, par épuisement ou ignorance, ferment les yeux. Une parole blessante devient un jeu, une humiliation se transforme en rituel quotidien. Le harcèlement se fond alors dans la culture scolaire, perdant son caractère exceptionnel.
Soigner les deux côtés de la blessure
Le Dr Mabrouki plaide pour une approche thérapeutique globale. Soigner le harcelé sans comprendre le harceleur, c’est soigner une moitié du problème. Il ne s’agit pas de justifier l’acte, mais de comprendre les trajectoires émotionnelles pour mieux les interrompre. Cela implique de former les enseignants à repérer les signaux faibles, d’impliquer les familles dans la prévention, et surtout, d’intégrer la santé mentale dans les politiques éducatives.
Au Maroc, où les dispositifs de santé mentale sont encore peu développés dans les établissements scolaires, cette approche représente un changement de paradigme. Elle invite à considérer l’école comme un espace de socialisation mais aussi de réparation, où l’on n’apprend pas seulement à lire et à compter, mais à vivre ensemble dans la sécurité psychologique.
Le harcèlement n’est pas une fatalité. C’est un langage déformé, un appel à l’aide silencieux. Et pour le faire taire, il faut apprendre à l’entendre.

