Le nouveau rapport de l’Organisation mondiale de la santé, intitulé Health workforce migration in the WHO European Region, met en lumière une réalité préoccupante. L’Europe devient de plus en plus dépendante des professionnels de santé formés à l’étranger. Dans ce bouleversement silencieux, le Maroc joue un rôle clé.
Selon les données publiées, entre 2014 et 2023, le nombre de médecins formés hors des pays européens a progressé de 58 %. Du côté des infirmiers, cette augmentation atteint 67 %. Cette tendance reflète une réalité : les systèmes de santé européens recrutent massivement au-delà de leurs frontières.
Des pays comme l’Irlande ou la Norvège illustrent cette situation. En Irlande, plus de la moitié des infirmiers sont diplômés à l’étranger. En Norvège, 44 % des médecins viennent de pays tiers. Cette dépendance soulève une question : quels pays forment et perdent ces soignants ?
C’est là que le Maroc entre en scène. Sans être membre de la région OMS-Europe, le Royaume est pourtant bien présent dans les chiffres. Le rapport révèle qu’en Roumanie, près de 30 % des étudiants en médecine sont étrangers. En 2022, 17 320 étudiants internationaux y étaient inscrits en sciences biomédicales. Le Maroc figure parmi les principaux pays d’origine.
Le Maroc, grand perdant de la mobilité médicale
Cette donnée confirme une tendance bien ancrée. De nombreux jeunes Marocains partent étudier la médecine à l’étranger, souvent dans l’espoir d’y rester. Le Maroc ne perd donc pas seulement des diplômés. Il perd aussi ses étudiants, avant même qu’ils n’intègrent son système de santé.
Par ailleurs, environ 700 médecins marocains quittent chaque année le pays pour s’installer en Europe ou au Canada. Aujourd’hui, plus de 14.000 médecins marocains exercent à l’étranger. Ce chiffre est alarmant quand on le compare aux besoins nationaux.
Le ministère de la Santé et de la Protection Sociale (MSPS) estime le déficit actuel à 47.000 médecins. D’ici 2035, il pourrait dépasser les 53.000 si rien ne change. Les zones rurales, déjà désertées, continueront de souffrir en silence. Le manque d’infirmiers aggrave encore cette crise, bien que les chiffres exacts restent difficiles à obtenir.
Plusieurs facteurs expliquent cet exode, selon les professionnels de la santé. Les conditions de travail sont difficiles. Les salaires restent peu attractifs. L’environnement professionnel est souvent décourageant. À l’inverse, les pays européens offrent de meilleures perspectives. Meilleurs équipements, salaires compétitifs, reconnaissance professionnelle : les arguments sont solides.
Face à cette situation, l’OMS appelle à une réaction collective. Le rapport recommande une amélioration des politiques de rétention. Il invite à renforcer la formation locale, tout en instaurant des accords bilatéraux équitables.
Repenser les politiques
Pour le Maroc, il ne s’agit plus seulement de former davantage. Il faut retenir les compétences. Investir dans les infrastructures, améliorer les carrières, sécuriser les parcours des jeunes professionnels. Sans cela, la saignée va continuer.
La solution passe aussi par la coopération. L’Europe doit cesser de puiser sans limite dans les viviers du Sud. Le Maroc, en tant que pays formateur, mérite des compensations et un partenariat équitable.
Il est encore temps d’agir. Le système de santé marocain est à un tournant. Soit il prend le virage de la réforme, soit il s’expose à un effondrement silencieux. Le départ massif des médecins et infirmiers n’est pas une fatalité. Mais il exige volonté politique, vision claire et engagement durable.

