Le décès brutal de Salma Tibou, influenceuse marocaine de 22 ans suivie par plus d’un million et demi de personnes sur TikTok, secoue l’opinion. Survenu après une chirurgie bariatrique pratiquée en Turquie, ce drame met en lumière des enjeux bien plus vastes que la seule opération médicale : la violence numérique, la pression esthétique sur les jeunes femmes, et l’absence d’un cadre réglementaire efficace pour protéger les victimes.
La sleeve gastrectomie, censée l’aider à lutter contre son obésité, n’a pas suffi à éteindre les moqueries ni les jugements. Salma Tibou, bien que populaire, était la cible quotidienne de remarques haineuses sur son physique. Son fil de commentaires en attestait. En ligne, les invectives sont devenues insidieusement une norme. Malgré ses contenus souvent bienveillants, sa vulnérabilité était exposée au regard permanent d’inconnus.
Ce harcèlement régulier semble avoir pesé lourd dans sa décision de subir une opération à l’étranger, où le suivi psychologique est parfois minimal, voire inexistant. Derrière l’écran, personne ne voyait le poids du regard des autres. Et comme souvent dans ces cas, personne ne se sent responsable.
Des données alarmantes
Le cas de Salma n’est pas isolé. Le Haut-Commissariat au Plan estime que 1,5 million de Marocaines ont déjà été victimes de cyberviolence. Chez les jeunes filles de 15 à 19 ans, près de 3 sur 10 déclarent avoir été ciblées. Autre chiffre marquant : 30 % des enfants et adolescents affirment avoir été confrontés à des violences numériques, selon le CMRPI. Les insultes, moqueries, menaces et commentaires déplacés se banalisent. Pire : ils se banalisent dans le silence.
Les plateformes jouent un rôle ambivalent. Elles permettent la visibilité et la création de communautés, mais deviennent aussi le théâtre d’une violence décomplexée, souvent anonyme, difficile à réguler. Peu de victimes osent en parler, encore moins entamer des démarches juridiques. Les prises en charge psychologiques restent rares, voire inexistantes.
Une réponse politique encore en gestation
La disparition de Salma Tibou survient alors que le Maroc envisage un projet de loi sur la régulation des plateformes numériques. Inspiré de cadres européens et asiatiques, ce texte devrait imposer des obligations de retrait de contenus haineux, renforcer les outils de signalement, et responsabiliser les opérateurs numériques.
Mais pour l’heure, rien n’est acté. Le chantier législatif reste en cours. Et les jeunes comme Salma continuent d’évoluer dans un espace numérique peu sécurisé, où les dommages peuvent être irréversibles.
Une tragédie révélatrice
Au-delà de l’émotion, ce drame met à nu un vide collectif : juridique, médical, éducatif. Il interroge la société sur sa tolérance face à la haine en ligne, sur la dictature de l’apparence, sur le manque d’écoute face aux souffrances invisibles.
La question n’est plus seulement de pointer du doigt les auteurs de messages haineux. Elle est de savoir ce qui, dans nos usages et dans notre regard, laisse cette violence prospérer. Le décès de Salma Tibou n’est pas un fait divers. C’est un signal d’alarme. Un appel à agir. Parce que dans un monde ultra-connecté, le clic peut tuer.

