Compléments alimentaires : produits de bien-être ou angle mort de la réglementation ?

Multivitamines, oméga-3, zinc, magnésium, collagène, créatine, mélatonine ou encore compléments destinés aux sportifs. Ces produits sont désormais présents dans de nombreux commerces au Maroc. On les retrouve dans certaines épiceries, magasins d’alimentation générale, salles de sport, commerces de proximité ou sur Internet.

Lors d’un repérage réalisé par Santé Mag, plusieurs compléments alimentaires ont été observés en vente libre dans des commerces ne relevant pas du secteur de la santé. Multivitamines, oméga-3, produits à base de zinc, mélatonine ou encore compléments destinés à la performance sportive étaient proposés à des prix allant d’environ 30 dirhams à plus de 450 dirhams selon les marques et les formulations.

Dans certains cas, ces produits étaient exposés aux côtés de denrées alimentaires ou de produits de consommation courante, soulevant des questions sur leur conservation, leur traçabilité et l’information délivrée aux consommateurs.

Cette réalité intervient alors que les compléments alimentaires s’invitent dans les discussions autour du projet de loi n°27.26 modifiant certaines dispositions du Code du médicament et de la pharmacie. Le débat dépasse désormais la seule question commerciale et porte sur le niveau d’encadrement nécessaire pour des produits contenant des substances susceptibles d’agir sur l’organisme.

Dans une analyse transmise à Santé Mag, le Dr Hala Harifi, docteur en physiologie, toxicologie et santé, rappelle que les compléments alimentaires ne sont pas des produits anodins et alerte sur les risques liés à leur consommation excessive, inappropriée ou insuffisamment encadrée.

Des produits actifs souvent perçus comme inoffensifs

Pour de nombreux consommateurs, un produit vendu librement est souvent considéré comme sûr. Pourtant, les compléments alimentaires contiennent des substances biologiquement actives dont les effets dépendent des doses consommées, de la durée d’utilisation et du profil de chaque utilisateur.

Le Dr Harifi souligne qu’une supplémentation prise sans besoin réel identifié, sans avis d’un professionnel de santé ou sans respect des doses recommandées peut entraîner des effets indésirables parfois importants.

Cette situation est d’autant plus fréquente que de nombreux consommateurs cumulent plusieurs produits. Une multivitamine, un complément destiné à soutenir l’immunité, des protéines en poudre ou encore des boissons enrichies peuvent contenir les mêmes vitamines ou minéraux. Ces apports s’additionnent progressivement et peuvent conduire à des excès qui passent inaperçus pendant plusieurs mois.

Vitamines et minéraux : un excès peut devenir nocif

Les vitamines sont souvent associées à la prévention et au bien-être. Pourtant, certaines peuvent devenir problématiques lorsqu’elles sont consommées en quantité excessive.

Le Dr Harifi rappelle que les vitamines A, D, E et K sont liposolubles. Elles peuvent s’accumuler dans l’organisme, notamment dans le foie et les tissus adipeux. À fortes doses ou lors d’une consommation prolongée, elles peuvent atteindre des concentrations susceptibles d’entraîner des effets toxiques.

Un excès de vitamine A peut provoquer des céphalées, des troubles visuels, des douleurs osseuses ou encore des atteintes hépatiques. La vitamine D, largement utilisée pour soutenir l’immunité ou la santé osseuse, peut quant à elle provoquer une augmentation excessive du calcium dans le sang lorsqu’elle est consommée à des doses trop élevées. Cette situation favorise notamment la formation de calculs rénaux et peut altérer durablement la fonction rénale.

Les minéraux présentent également des risques lorsqu’ils sont consommés sans indication précise. Le fer, par exemple, ne devrait pas être utilisé sans confirmation biologique d’une carence. En excès, il favorise la production de radicaux libres susceptibles d’endommager plusieurs organes. Le zinc, souvent utilisé pour renforcer l’immunité, peut perturber l’absorption du cuivre lorsqu’il est consommé à fortes doses pendant une longue période.

Les protéines en poudre ne sont pas sans risque

Les protéines en poudre connaissent un succès grandissant auprès des sportifs, mais aussi d’un public de plus en plus large. Selon le Dr Harifi, ces produits peuvent être utiles dans certaines situations spécifiques. Toutefois, leur consommation dépasse souvent les besoins réels de l’organisme.

Lorsque les apports protéiques deviennent excessifs, les reins et le foie doivent fournir un travail supplémentaire pour métaboliser et éliminer les déchets issus de ce métabolisme. Chez les personnes souffrant d’une maladie rénale préexistante, parfois ignorée, une consommation importante et prolongée peut accélérer la dégradation de la fonction rénale.

La spécialiste observe également que certains consommateurs associent plusieurs produits destinés à améliorer les performances physiques ou la récupération, augmentant ainsi leurs apports sans bénéfice physiologique clairement démontré.

Reins, foie et cerveau parmi les organes les plus exposés

Les reins figurent parmi les premiers organes concernés par les excès de compléments alimentaires. Ils assurent l’élimination de nombreuses substances issues du métabolisme des vitamines, minéraux et protéines. Une surcharge chronique peut favoriser l’apparition de calculs rénaux ou une altération progressive de leur fonctionnement.

Le foie est également exposé. Principal organe de détoxification de l’organisme, il peut être affecté par l’accumulation prolongée de certaines vitamines ou substances présentes dans les compléments alimentaires.

Le cerveau n’est pas épargné. Certains surdosages peuvent provoquer des céphalées persistantes, des vertiges, une irritabilité inhabituelle ou encore des troubles de la concentration.

Une question de qualité, de conservation et de traçabilité

La présence de compléments alimentaires dans des circuits de distribution très divers soulève également la question de leur conservation. Les vitamines, protéines en poudre et compléments alimentaires sont sensibles à la chaleur, à l’humidité et à la lumière. Une mauvaise conservation peut altérer leur composition, réduire leur efficacité ou favoriser leur dégradation.

Pour le Dr Harifi, le risque devient plus préoccupant lorsque ces produits sont vendus dans des commerces non spécialisés ou dans des conditions dont il est difficile de vérifier le respect. L’exposition prolongée à la chaleur, notamment pendant les périodes estivales, peut compromettre la stabilité de certains composants.

Dans le cas des protéines en poudre, une conservation inadaptée peut favoriser le développement de micro-organismes ou de moisissures susceptibles de produire des substances toxiques.

La spécialiste met également en garde contre les produits provenant de circuits insuffisamment contrôlés. Certains peuvent contenir des contaminants indésirables tels que des métaux lourds, des résidus de pesticides ou d’autres substances non mentionnées sur l’étiquetage.

Un débat qui dépasse la seule question commerciale

La question des compléments alimentaires ne se limite plus à leur popularité auprès des consommateurs. Le sujet s’est invité dans les discussions entourant le projet de loi n°27.26 modifiant certaines dispositions du Code du médicament et de la pharmacie.

Plusieurs acteurs du secteur estiment que les compléments alimentaires susceptibles d’exercer un effet pharmacologique devraient bénéficier d’un encadrement plus strict, d’une meilleure traçabilité et de garanties renforcées en matière de qualité. D’autres considèrent qu’ils relèvent principalement de la nutrition et que leur accès ne devrait pas être restreint.

Au cœur du débat figurent notamment les conditions de distribution, le niveau d’information des consommateurs, les mécanismes de contrôle du marché ainsi que la distinction entre les compléments nutritionnels classiques et ceux pouvant avoir un impact significatif sur la santé.

Une réflexion qui reste ouverte

Au-delà des positions défendues par les différents acteurs du secteur, la question posée est celle de la protection du consommateur.

Comment garantir la qualité, la traçabilité et les conditions de conservation de produits qui contiennent parfois des substances biologiquement actives ? Faut-il distinguer les compléments nutritionnels classiques des produits susceptibles d’exercer un effet pharmacologique ? Les mécanismes de contrôle actuels sont-ils suffisants face à un marché en forte croissance ?

Alors que les compléments alimentaires sont de plus en plus présents dans les habitudes de consommation des Marocains et dans des circuits de vente toujours plus variés, ces questions devraient continuer à alimenter les discussions autour de leur encadrement dans les prochains mois.

spot_imgspot_img
0FansJ'aime
0SuiveursSuivre
22,800AbonnésS'abonner