Chronothérapie pendant le Ramadan : le Dr Maafi analyse l’adaptation des prises médicamenteuses et la sécurité des patients

Le mois de Ramadan, marqué par des changements importants des rythmes de vie, pose des défis spécifiques pour les patients sous traitement. Entre jeûne, horaires de repas décalés et hydratation limitée, l’adaptation des prises médicamenteuses devient un enjeu majeur de sécurité.

Dans cet échange avec Santé Mag, le Dr Kholoud Maafi, pharmacienne biologiste à l’Institut Pasteur du Maroc et membre de la Société Marocaine de Pharmacologie et des thérapeutiques (SMPT), alerte sur les risques liés à l’automodification des traitements. Elle insiste sur la nécessité d’une chronothérapie encadrée afin de concilier jeûne, efficacité thérapeutique et sécurité des patients.

Le mois de Ramadan représente un moment spirituel et social d’une grande importance, marqué par un profond changement des habitudes alimentaires, des horaires de repas bouleversés, une hydratation limitée et un rythme de sommeil réduit, entraînant parfois une fatigue notable. Cependant, pour de nombreux patients, ce mois sacré pose également un défi médical : poursuivre correctement un traitement médicamenteux tout en respectant le jeûne, sans compromettre l’efficacité thérapeutique ni la sécurité.

La prise médicamenteuse pendant le mois de Ramadan ne doit jamais être sous-estimée. Autrement dit, le corps humain fonctionne selon des rythmes biologiques précis, et la plupart des traitements thérapeutiques sont prescrits selon des horaires déterminés afin de garantir une concentration optimale du médicament dans le sang. Modifier ces horaires ou interrompre un traitement peut causer une perte d’efficacité thérapeutique, voire provoquer des complications graves si la prise médicamenteuse entraîne un surdosage. Pourtant, chaque année, de nombreux patients prennent la décision d’adapter eux-mêmes leurs médicaments, sans avis médical, par conviction ou par manque d’information, exposant ainsi leur santé à des complications potentielles.

Des traitements particulièrement sensibles au changement d’horaires

Certaines classes thérapeutiques, notamment les MMTE (Médicaments à Marge Thérapeutique Étroite), ainsi que celles dont l’efficacité est étroitement liée aux cycles biologiques de l’organisme, sont particulièrement sensibles au changement d’horaires imposé par le Ramadan.

Les traitements du diabète figurent parmi les plus délicats, car l’équilibre glycémique dépend étroitement de l’alimentation et de la régularité des prises. Une modification inappropriée des doses d’insuline ou des antidiabétiques oraux (ADO) peut provoquer une hypoglycémie sévère, parfois silencieuse au début mais potentiellement grave, ou à l’inverse une hyperglycémie pouvant évoluer vers une décompensation aiguë.

Les traitements des pathologies cardiovasculaires, tels que les antihypertenseurs ou les médicaments utilisés en cas d’insuffisance cardiaque, nécessitent également une observance particulière. Un changement brutal des horaires ou un espacement des prises peut entraîner une instabilité tensionnelle, une asthénie, une tachycardie ou même un risque de crise hypertensive.

Les médicaments antiépileptiques, eux aussi, doivent impérativement être pris de manière régulière, car une seule dose manquée peut parfois suffire à déclencher une crise convulsive.

Les anticoagulants, prescrits pour prévenir les accidents thromboemboliques, représentent une autre catégorie plus sensible, dont une prise irrégulière peut augmenter le risque de formation de thrombus (caillot sanguin), tandis qu’une surdose peut exposer à des hémorragies. Les traitements psychiatriques, les corticostéroïdes, certains antibiotiques, ainsi que les traitements hormonaux comme la lévothyroxine, sont également concernés, car leur efficacité dépend d’une vigilance stricte.

Une prise médicamenteuse qui ne doit jamais être sous-estimée

Le principal danger pendant Ramadan réside dans l’automodification des protocoles médicamenteux. Certains patients, souffrant de pathologies chroniques, décident de réduire les doses, de regrouper plusieurs prises en une seule, ou de décaler complètement les horaires sans avis médical.

Cette pratique irrégulière est risquée, car chaque médicament possède des propriétés pharmacologiques précises, notamment une durée d’action, une vitesse d’absorption et une concentration thérapeutique nécessaires pour être efficace en donnant un effet thérapeutique approprié.

En modifiant seul la posologie, le patient peut se retrouver dans une situation où le médicament devient insuffisant pour contrôler la maladie (sous-dosage), ou au contraire trop concentré dans le sang (surdosage), provoquant des effets indésirables, voire une intoxication iatrogène. Les complications ne sont pas toujours immédiates, ce qui renforce l’illusion que « tout va bien », alors que l’organisme subit progressivement un déséquilibre.

L’adaptation des prises entre le ftour et le shour doit donc être envisagée de manière rationnelle, individualisée et sécurisée. La première étape consiste à identifier le schéma thérapeutique : un traitement pris une fois par jour peut souvent être déplacé au moment du ftour ou du shour, selon sa tolérance digestive et son interaction avec l’alimentation. En revanche, un traitement nécessitant deux prises quotidiennes doit être réparti de manière équilibrée entre la rupture du jeûne et le repas avant l’aube, afin de respecter un intervalle suffisant entre les deux doses.

Les traitements prescrits trois fois par jour ou plus posent davantage de difficultés, car la période d’alimentation pendant le Ramadan est limitée. Dans ces cas, une réévaluation médicale est essentielle, car certaines molécules ne peuvent pas être simplement prises en double dose à la nuit sans risque de surdosage ou d’inefficacité.

Heureusement, la médecine moderne offre aujourd’hui de nombreuses alternatives pharmaceutiques permettant une meilleure adaptation au jeûne. Certaines spécialités médicamenteuses ayant une forme galénique à libération prolongée permettent de maintenir une concentration stable du médicament sur une durée plus longue, réduisant ainsi le nombre de prises quotidiennes. D’autres médicaments existent sous forme de comprimés à prise unique, de patchs transdermiques ou d’injections espacées, notamment dans certaines pathologies chroniques.

Ces options ne conviennent pas à tous les patients et à toutes les maladies, mais elles représentent une solution précieuse dans plusieurs situations. Leur choix doit néanmoins être encadré par le médecin prescripteur, car la substitution d’une forme pharmaceutique par une autre nécessite une évaluation précise du profil clinique, des antécédents, et des interactions médicamenteuses possibles, dans le cadre de la prise en charge individualisée des patients.

Des alternatives thérapeutiques possibles, mais encadrées

Il est important de rappeler que certains profils de patients doivent impérativement consulter avant de décider de jeûner, et surtout de respecter la décision du médecin qui se base sur plusieurs données, y compris les bilans biologiques du patient.

Les diabétiques sous insulinothérapie, les patients ayant des antécédents cardiovasculaires sévères, les insuffisants rénaux, les personnes âgées polymédiquées, les patients sous anticoagulants, les épileptiques, ainsi que les femmes enceintes, doivent bénéficier d’une évaluation médicale préalable. Dans ces situations, le jeûne peut parfois être autorisé sous surveillance et adaptation thérapeutique, mais il peut également être déconseillé si le risque médical est élevé.

Le jeûne ne doit jamais être un facteur d’aggravation ou de mise en danger suite au mésusage, voire à l’interruption des médicaments, et la religion elle-même privilégie la préservation de la santé lorsque celle-ci est menacée.

Dans ce contexte, le pharmacien officinal joue un rôle majeur, souvent sous-estimé. En tant que professionnel de santé de proximité, il constitue un interlocuteur accessible, capable d’orienter le patient et de sécuriser son traitement.

Le pharmacien peut également vérifier la compatibilité des horaires de prise avec le jeûne, expliquer les règles d’utilisation des médicaments, rappeler les risques liés à toute modification non encadrée, et proposer des alternatives galéniques au médecin prescripteur lorsque cela est possible, étant donné que l’officinal au Maroc n’a pas encore le droit de substitution.

Il participe également à l’éducation thérapeutique, en apprenant au patient à reconnaître les signes d’alerte tels qu’une hypoglycémie, une chute tensionnelle, une déshydratation ou des effets secondaires digestifs. Son intervention précoce permet souvent d’éviter des complications graves et d’améliorer l’observance de ses patients.

Concilier jeûne, prudence médicale et suivi thérapeutique

Au final, le Ramadan ne doit pas être vécu comme un conflit entre spiritualité et santé. Dans de nombreux cas, il est possible de jeûner tout en maintenant un traitement efficace, à condition que l’adaptation soit réfléchie et encadrée.

La prise médicamenteuse pendant Ramadan nécessite une approche scientifique, individualisée et prudente, car chaque organisme réagit différemment, et chaque pathologie impose ses propres contraintes. Le message essentiel à retenir est simple : aucun patient ne devrait modifier son traitement seul.

Une simple consultation médicale ou pharmaceutique avant Ramadan peut prévenir des complications, stabiliser une maladie chronique et permettre de vivre ce mois dans la sérénité. Préserver sa santé, c’est préserver sa qualité de vie, et c’est aussi une manière de respecter son corps. Ramadan est un mois de foi, mais aussi un mois de responsabilité, où la prudence médicale devient un acte de sagesse.

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