Alors que plus de 33.000 cas de tuberculose ont été notifiés au Maroc en 2024, la question du diagnostic précoce revient au centre des débats sanitaires. La tuberculose demeure en effet une maladie infectieuse majeure, aussi bien au Maroc qu’à l’échelle mondiale, malgré les progrès réalisés ces dernières années dans la prise en charge et la prévention.
À l’occasion du Congrès Africain des Sciences Infirmières et des Professions de la Santé (CASIPS 2026), organisé à l’Université Mohammed VI des Sciences et de la Santé (UM6SS) de Casablanca, relevant de la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé (FM6SS), le Dr Kholoud Maafi, Pharmacienne biologiste à l’Institut Pasteur du Maroc, a mis en avant le rôle croissant de la biologie moléculaire dans la lutte contre cette pathologie, notamment à travers le diagnostic précoce et la détection rapide des résistances.
À travers une intervention consacrée au « diagnostic moléculaire » appliqué à la tuberculose, le Dr Maafi a particulièrement insisté sur les enjeux pharmacoéconomiques liés au dépistage rapide et à la détection précoce des résistances. Une approche qui pourrait, selon elle, transformer non seulement la prise en charge médicale des patients, mais aussi réduire le poids économique de la maladie sur le système de santé.
Une maladie toujours présente au Maroc
Malgré les progrès réalisés ces dernières années, la tuberculose continue de représenter un défi sanitaire important. Selon les données présentées lors de cette conférence, le Maroc a enregistré 33.036 cas de tuberculose toutes formes confondues en 2024, dans le cadre du Programme National de Lutte Antituberculeuse (PNLAT). Le ministère de la Santé et de la Protection sociale souligne toutefois une baisse progressive de l’incidence et de la mortalité au cours des dernières années.
À l’échelle mondiale, la situation reste préoccupante. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que 10,8 millions de nouveaux cas ont été recensés en 2023, avec plus d’un million de décès. L’Afrique demeure particulièrement touchée, avec des millions de cas diagnostiqués chaque année.
Au-delà des chiffres, la tuberculose reste une maladie complexe. Si elle touche principalement les poumons, elle peut également atteindre les ganglions, le système nerveux, les os, les reins ou encore le tube digestif. Certaines formes extrapulmonaires sont d’ailleurs particulièrement difficiles à diagnostiquer rapidement, ce qui retarde parfois la prise en charge des patients.
Le défi croissant des formes résistantes
L’un des principaux enjeux actuels concerne la progression des formes résistantes aux antibiotiques. La tuberculose multirésistante nécessite des traitements plus lourds, plus longs et nettement plus coûteux que les protocoles classiques de première ligne.
Le Dr Maafi rappelle que ces formes résistantes mobilisent des médicaments spécifiques, associés à des prises en charge prolongées et à un suivi thérapeutique complexe. Cette situation augmente considérablement les coûts hospitaliers et les dépenses de santé publique, tout en compliquant le parcours des patients.
À cela s’ajoute le risque de transmission communautaire lorsque le diagnostic est retardé. Une personne atteinte de tuberculose pulmonaire non traitée peut contaminer plusieurs individus chaque année, notamment dans les espaces clos et mal ventilés. Dans ce contexte, le temps diagnostique devient un facteur critique.
La biologie moléculaire change la donne
Longtemps basé sur la microscopie et les cultures bactériologiques, le diagnostic de la tuberculose évolue désormais vers des techniques moléculaires capables d’identifier rapidement la présence du bacille et certaines résistances génétiques.
Le test GeneXpert MTB/RIF, largement évoqué lors de cette présentation, illustre cette transformation. Basé sur l’amplification génique par PCR, il permet de détecter rapidement Mycobacterium tuberculosis ainsi que certaines résistances à la rifampicine, l’un des antibiotiques majeurs du traitement antituberculeux.
Pour le Dr Maafi, cette évolution marque un tournant majeur dans la médecine moderne. La biologiste estime que ces technologies permettent une détection « précoce, sensible et spécifique », avec un impact direct sur la rapidité de prise en charge.
Cette rapidité peut modifier profondément la trajectoire clinique du patient. Un diagnostic plus précoce signifie une mise sous traitement plus rapide, une réduction du risque de complications et une limitation des contaminations secondaires. Dans certains cas, ces outils permettent également d’éviter des mois d’errance diagnostique, notamment pour les formes extrapulmonaires.
Un enjeu pharmacoéconomique stratégique
Au-delà de l’innovation technologique, le Dr Maafi souhaite surtout mettre en lumière la dimension pharmacoéconomique du diagnostic moléculaire. Même si les équipements et tests moléculaires représentent un investissement important, leur utilisation pourrait permettre de réduire des coûts bien plus élevés liés aux hospitalisations prolongées, aux échecs thérapeutiques ou encore aux formes résistantes.
Le retard diagnostique constitue aujourd’hui l’un des principaux facteurs d’aggravation des dépenses liées à la tuberculose. Plus la maladie est détectée tardivement, plus les traitements deviennent complexes, coûteux et difficiles à gérer pour les structures hospitalières.
À l’inverse, un dépistage précoce permet d’initier rapidement les traitements, de limiter les chaînes de transmission et de réduire le recours aux traitements de deuxième ligne, souvent associés à davantage d’effets secondaires et à des durées thérapeutiques plus longues.
Cette approche rejoint également les objectifs internationaux de l’OMS dans le cadre de la stratégie « End TB », qui vise à réduire drastiquement les cas et les décès liés à la tuberculose d’ici 2035.
Une intégration progressive au Maroc
Le Maroc commence progressivement à intégrer ces outils moléculaires dans ses stratégies diagnostiques et thérapeutiques. Les documents présentés lors du CASIPS 2026 montrent notamment l’intégration du diagnostic moléculaire dans plusieurs algorithmes nationaux de prise en charge.
Le Dr Maafi estime que cette dynamique devra continuer à s’accélérer, notamment face aux défis liés aux formes extrapulmonaires et aux résistances médicamenteuses.
Pour cette pharmacienne biologiste de l’Institut Pasteur du Maroc, la biologie moléculaire ne représente plus seulement une innovation de laboratoire. Elle devient un véritable levier de santé publique, au croisement de la médecine de précision, de l’épidémiologie et de l’économie de la santé.
Dans un contexte où le Maroc cherche à moderniser ses infrastructures sanitaires et à renforcer sa médecine de précision, la lutte contre la tuberculose pourrait ainsi devenir l’un des terrains les plus concrets d’application de ces nouvelles technologies diagnostiques.

