Alors que la question de l’ouverture du capital des pharmacies alimente les tensions entre autorités et professionnels, le secteur officinal marocain traverse une crise plus profonde. Entre baisse de rentabilité, explosion du nombre d’officines et transformation du système de santé, les équilibres historiques vacillent. Au-delà du débat actuel, c’est tout le modèle économique de la pharmacie qui est interrogé.
Le débat sur l’ouverture du capital s’est imposé ces derniers mois comme un point de crispation majeur. Portée par certaines réflexions autour de la modernisation du secteur, cette option suscite une opposition ferme des pharmaciens. Pour ces derniers, le risque est clair : voir émerger des logiques financières au détriment de l’indépendance professionnelle et du rôle sanitaire de l’officine. Mais derrière cette controverse, de nombreux acteurs s’accordent à dire que le problème est ailleurs.
Le modèle économique de la pharmacie repose encore largement sur les marges réalisées sur les médicaments. Or, depuis la baisse des prix engagée en 2014, la rentabilité des officines s’érode. Dans le même temps, le nombre de pharmacies a fortement augmenté, dépassant les 14.000 unités sur le territoire. Cette croissance rapide, peu régulée, a entraîné une dilution du chiffre d’affaires et accentué la concurrence entre professionnels.
Ce déséquilibre intervient alors que la consommation de médicaments reste relativement faible, avec un niveau estimé autour de neuf boîtes par habitant et par an. Malgré une légère reprise liée à la pandémie de Covid-19 et à la généralisation de la couverture sociale, la dynamique reste insuffisante pour absorber l’augmentation du nombre d’acteurs. De nombreuses officines, notamment dans les zones moins attractives, se retrouvent aujourd’hui en situation de fragilité.
Paradoxalement, ce maillage territorial dense constitue l’un des principaux atouts du système de santé marocain. La pharmacie reste souvent le premier point de contact pour les patients, notamment dans les zones rurales ou périurbaines. Ce réseau pourrait jouer un rôle accru en matière de prévention, de dépistage ou de suivi des maladies chroniques, à condition d’une évolution de ses missions et de son mode de rémunération.
Dans ce contexte, plusieurs voix appellent à une transformation en profondeur du modèle officinal. L’introduction d’honoraires pour les actes pharmaceutiques, le renforcement de la formation continue, l’intégration du digital et une gouvernance professionnelle plus structurée figurent parmi les pistes avancées. Plus qu’une réforme ponctuelle, c’est une transition vers un modèle centré sur le patient qui semble se dessiner. À défaut, le risque est celui d’un affaiblissement progressif du réseau officinal, avec des conséquences directes sur l’accès aux soins de proximité au Maroc.
Pour aller au-delà du débat actuel et mieux comprendre les enjeux de fond, Santé Mag a sollicité le Dr Abderrahim Derraji, pharmacien et observateur du secteur. Fondateur des plateformes « Pharmacie.ma » et « medicament.ma », il livre son analyse des mutations en cours, entre fragilités économiques et évolution du rôle de l’officine.
Santé Mag : On parle beaucoup de l’ouverture du capital comme solution. Selon vous, est-ce le vrai sujet ou un faux débat qui masque d’autres fragilités du modèle officinal ?
Dr Derraji : C’est une très bonne question. Pour moi, c’est une mauvaise réponse à une très bonne question. Si la pharmacie en est arrivée là aujourd’hui, c’est parce que la profession a été marginalisée. On n’a pas fait évoluer le modèle de rémunération. Au lieu de créer d’autres sources de revenus, on est resté uniquement sur les marges et les forfaits. Or, le chiffre d’affaires n’a pas évolué, il a même plutôt stagné, ce qui fait que le pharmacien gagne de moins en moins.
À cela s’ajoute un problème de régulation. Dans d’autres pays, on ne peut pas ouvrir une pharmacie du jour au lendemain. Au Canada, il y a un processus, des examens, des conditions. En France, il y a des mécanismes comme le numerus clausus. En Tunisie, un pharmacien peut attendre cinq ou six ans avant de pouvoir s’installer, le temps qu’il y ait une demande suffisante.
Chez nous, les pharmacies ont continué à ouvrir un peu partout, sans véritable régulation. Cela fragilise le système. Entre 2015 et 2025, on est passé d’environ 9.600 pharmacies à plus de 14.000. C’est énorme. Dans le même temps, la marge est limitée, il n’y a pas de nouvelles missions, et le chiffre d’affaires global est réparti sur un plus grand nombre d’acteurs. Le gâteau est divisé, et c’est cela qui pose problème aujourd’hui.
Santé Mag : Vous observez le secteur depuis plusieurs décennies. Qu’est-ce qui a réellement changé dans l’économie de l’officine au Maroc ces dernières années ?
Dr Derraji : Le principal changement, c’est effectivement cette augmentation continue du nombre de pharmacies, alors que le chiffre d’affaires, lui, n’évolue pas.
Après le décret de fixation des prix des médicaments en 2013, appliqué en 2014, on nous avait expliqué qu’il y aurait une augmentation des volumes. En réalité, cela ne s’est pas produit. La consommation est restée autour de neuf boîtes par habitant et par an, ce qui est très faible par rapport à d’autres pays comparables.
Donc, les prix ont baissé, mais les volumes n’ont pas suivi. Le pharmacien vend moins cher sans vendre plus. C’est très simple : il gagne moins. Pendant longtemps, la situation est restée bloquée.
Il n’y a eu une évolution qu’avec la période Covid, où il y a eu une augmentation de la consommation, qui s’est ensuite renforcée avec la généralisation de la couverture sociale. Mais avant cela, on était dans une stagnation quasi totale.
Santé Mag : Le discours dominant insiste sur la défense de l’indépendance du pharmacien. Cette indépendance est-elle aujourd’hui réelle sur le terrain ?
Dr Derraji : Oui, elle existe. Moi, par exemple, dans ma pharmacie, je travaille selon mes principes. Je reçois les patients et je ne fais pas partie des pharmacies qui font beaucoup de “marchés”. C’est un choix personnel, justement pour ne pas être influencé dans mes décisions.
Pour moi, le plus important reste l’intérêt du patient. Ce n’est pas seulement une question d’éthique, c’est aussi une approche durable. Quand vous vous occupez bien des patients, qu’ils voient que vous êtes sérieux, honnête, et que vous leur donnez le médicament adapté, pas forcément le plus cher, ils vous restent fidèles.
Je n’ai pas une pharmacie avec un très gros chiffre d’affaires, mais je suis très satisfait de la relation que j’ai avec mes patients. Et surtout, je suis libre. Je fais mes choix dans le respect de la réglementation, mais sans pression commerciale. Je n’ai pas un patron qui m’impose de vendre tel produit plus rentable au détriment d’un autre.
Je place l’intérêt du patient au centre, et cette relation de confiance, les patients me la rendent.
Santé Mag : Certains estiment que sans capitaux extérieurs, la pharmacie risque de manquer sa transformation digitale et organisationnelle. Partagez-vous cette inquiétude ?
Dr Derraji : Je ne poserais pas le problème comme ça. Le digital, aujourd’hui, on peut déjà le faire. Dans ma pharmacie, j’utilise un logiciel cloud, avec de l’intelligence artificielle intégrée, j’ai des plateformes en ligne, je développe plusieurs outils. Rien ne nous empêche d’aller vers le digital.
La vraie question, c’est plutôt : est-ce que la pérennité de la pharmacie est garantie si on ne change rien ? Et là, la réponse est non. Si on ne fait rien, on va droit dans le mur.
Depuis la baisse des prix des médicaments, l’économie de l’officine est bloquée. Elle ne peut pas évoluer normalement, donc elle n’a plus les moyens de se développer. Le problème n’est pas seulement technologique, il est structurel.
L’ouverture du capital ne va pas régler ce problème. Les investisseurs vont s’intéresser aux pharmacies rentables, dans les grandes villes. Ils ne vont pas aller dans les zones éloignées ou peu rentables.
Or, aujourd’hui, le maillage territorial est un atout majeur. Il permet un accès de proximité aux soins. On pourrait l’utiliser pour renforcer la prévention, le dépistage, l’orientation des patients. Par exemple, avec des tests rapides en pharmacie pour orienter les diagnostics.
Avant d’importer des modèles qui fonctionnent au Royaume-Uni ou aux États-Unis, il faut d’abord exploiter ce que nous avons, en tenant compte des spécificités marocaines. Il faut avancer progressivement, toujours dans l’intérêt du patient.
Santé Mag : Si l’ouverture du capital n’est pas une réponse adaptée, quelles mesures concrètes pourraient rééquilibrer le modèle économique des officines ?
Dr Derraji : Il faut d’abord revoir le modèle de rémunération, parce qu’aujourd’hui il n’est pas adapté. On nous parle d’augmentation des volumes avec la couverture sociale, mais cela ne garantit pas une amélioration de la rentabilité. Les prix baissent, le nombre de pharmacies augmente, et le circuit légal n’est pas toujours respecté.
Dans beaucoup de pays, la rémunération ne repose pas uniquement sur la marge. Il existe des honoraires de dispensation. Le pharmacien est rémunéré pour l’acte de délivrance, pour la sécurisation de l’ordonnance, pour la prévention des interactions médicamenteuses.
Il y a aussi des honoraires pour des missions de santé publique. Par exemple, augmenter le recours aux génériques, participer à la vaccination, au dépistage, ou au suivi des maladies chroniques. Ce sont des objectifs fixés dans des conventions avec les organismes d’assurance maladie.
Aujourd’hui, un patient sur deux ne prend pas correctement son traitement. Le pharmacien peut jouer un rôle essentiel sur l’observance, grâce à son expertise et à la relation de confiance qu’il a avec les patients.
Dans certains pays, la part des honoraires de dispensation représente plus de la moitié des revenus. Cela rend le modèle moins dépendant du prix des médicaments.
Nous devons engager une transition professionnelle. Il faut passer d’un modèle centré sur le produit à un modèle centré sur le patient. Aujourd’hui, le pharmacien est encore perçu comme un simple dispensateur. Ailleurs, il est devenu un acteur clé de l’efficience du système de soins.
Pour cela, il faut plusieurs leviers : faire évoluer le modèle économique, renforcer la formation continue, accompagner la digitalisation, mettre en place des démarches qualité, et impliquer davantage les pharmaciens dans la prévention.
Il y a aussi un enjeu de gouvernance. Il faut un Conseil de l’Ordre fort. Aujourd’hui, il n’y a pas eu d’élections depuis 2015, ce qui affaiblit la profession. Il y a également des textes législatifs en attente. Tout cela bloque les réformes.
Santé Mag : Au-delà du débat actuel, quel modèle de pharmacie vous semble le plus pertinent pour le Maroc dans les années à venir ?
Dr Derraji : Il faut aller vers un modèle centré sur le patient. Cela passe par plusieurs piliers : faire évoluer le modèle économique, améliorer les compétences et l’expertise clinique, intégrer le digital, développer une démarche qualité, et renforcer le rôle du pharmacien dans la prévention et le suivi.
La formation est un élément clé. Les connaissances évoluent rapidement, les médicaments aussi. Le pharmacien doit se mettre à jour en permanence.
Avec ces nouvelles compétences, il pourra mieux suivre les patients, améliorer la qualité des soins et contribuer à la santé publique. Cela justifie aussi de nouvelles formes de rémunération, puisqu’il devient un acteur à part entière du système. Le digital peut accélérer cette transformation.
Aujourd’hui, il y a deux scénarios. Soit on engage une réforme ambitieuse, et le pharmacien devient un acteur clinique incontournable. Soit on reste dans le statu quo.
Dans ce cas, le nombre de pharmacies continuera à augmenter, mais sans évolution du modèle économique, beaucoup d’entre elles vont disparaître, surtout dans les zones les plus fragiles. Et au final, c’est le patient marocain qui sera pénalisé.
Parce qu’aujourd’hui, chacun a son pharmacien. Il y a une relation de confiance très forte. Au moindre problème, on va le voir, on lui demande conseil. Moi, je le vois tous les jours. J’ai des familles que je suis sur plusieurs générations.
Cette relation est précieuse. L’avenir de la profession dépend de notre capacité collective à engager une véritable transformation.

