Interdit dans l’Union européenne depuis mars 2022, le Lilial reste présent dans certains cosmétiques vendus au Maroc. Ce composé parfumant, soupçonné d’effets toxiques sur la reproduction, relance le débat sur la sécurité des produits du quotidien et sur la surveillance du marché national.
Dans les rayons de nombreuses épiceries et grandes surfaces au Maroc, certains produits cosmétiques très populaires continuent d’être vendus sans susciter de débat particulier. Pourtant, un simple regard sur la liste des ingrédients peut révéler la présence d’une molécule aujourd’hui interdite en Europe : le Butylphenyl Methylpropional, plus connu sous le nom de Lilial.
Cette molécule synthétique est utilisée comme agent parfumant dans l’industrie cosmétique et certains produits ménagers. Appréciée pour son odeur florale douce rappelant le muguet, cette substance a longtemps été intégrée dans de nombreuses formulations afin d’améliorer l’expérience sensorielle des consommateurs.
C’est notamment le cas de certains savons Dove commercialisés sur le marché marocain. Ces produits, fabriqués par le groupe Unilever, sont vendus entre 7,50 et 15 dirhams l’unité dans le commerce de détail. Sur plusieurs boîtes consultées par Santé Mag, la mention Butylphenyl Methylpropional apparaît clairement dans la nomenclature INCI des ingrédients.

Cette présence interpelle. Depuis le 1er mars 2022, l’Union européenne interdit l’utilisation de cette substance dans les cosmétiques après une réévaluation scientifique de ses risques potentiels pour la santé.
Une molécule parfumante très répandue
Dans son analyse, le Dr Hala Harifi, docteur en physiologie, toxicologie et santé, rappelle l’ampleur de son utilisation. Cette molécule ne se limitait pas à quelques produits isolés. Elle apparaissait dans de nombreuses formulations cosmétiques et dans certains produits du quotidien.
« Avant son interdiction dans certains pays, elle pouvait être présente dans divers produits du quotidien tels que les parfums, les déodorants, les shampoings, les crèmes hydratantes, les gels douche ou encore certains produits d’entretien parfumés », explique le Dr Harifi. Utilisée en faibles quantités, elle servait principalement à renforcer la signature olfactive d’un produit et à prolonger la sensation de fraîcheur après utilisation.
Des inquiétudes scientifiques autour de la reproduction
Les interrogations scientifiques concernant le Lilial sont apparues à la suite d’études toxicologiques menées sur des modèles expérimentaux. Le Dr Harifi souligne que ces travaux ont attiré l’attention des autorités sanitaires.
« Les préoccupations concernant le BMHCA sont apparues à la suite d’études toxicologiques menées sur des modèles expérimentaux. Certaines recherches ont suggéré que cette molécule pourrait présenter des effets indésirables sur la reproduction et le développement embryonnaire lorsqu’elle est utilisée à certaines doses ».
Ces résultats ont conduit les autorités scientifiques en Europe à examiner plus attentivement la sécurité de cette substance dans les produits cosmétiques. Le Dr Harifi indique que « L’objectif de ces évaluations est de déterminer si l’exposition régulière à cette substance, même à faible concentration, pourrait représenter un risque pour la santé humaine ».
Après analyse des données disponibles, les experts européens ont revu leur position. « Le Scientific Committee on Consumer Safety a considéré que le BMHCA ne pouvait plus être jugé sûr pour une utilisation dans les produits cosmétiques. La substance a été classée comme potentiellement toxique pour la reproduction, ce qui signifie qu’elle pourrait avoir des effets négatifs sur la fertilité ou le développement du fœtus », nous a expliqué le Dr Harifi.
En application du principe de précaution, l’Union européenne a décidé d’interdire son utilisation dans les cosmétiques à partir de mars 2022.
Une exposition principalement par voie cutanée
L’exposition au Lilial se fait principalement par contact avec la peau, puisque les produits concernés sont appliqués directement sur le corps.
Le Dr Harifi décrit ce mécanisme : « L’exposition au BMHCA se fait principalement par voie cutanée, car cette substance est présente dans des produits appliqués directement sur la peau. Lorsqu’un produit cosmétique est utilisé, une petite fraction des molécules peut traverser la barrière cutanée et atteindre les couches plus profondes de la peau ».
Une fois absorbée, la substance peut être métabolisée par l’organisme puis éliminée. Toutefois, l’exposition répétée au fil du temps peut susciter des interrogations toxicologiques, notamment lorsque la molécule possède des propriétés biologiques actives.
Certaines recherches expérimentales ont suggéré que le BMHCA pourrait interagir avec des processus biologiques impliqués dans la reproduction et le développement embryonnaire. Des effets sur la fertilité et le développement ont été observés dans des modèles expérimentaux.
Le Dr Harifi indique que « D’autres travaux évoquent également la possibilité d’effets liés au stress cellulaire, un mécanisme dans lequel certaines molécules perturbent l’équilibre normal des cellules, entraînant des altérations de leur fonctionnement ».
Une question plus sensible chez les enfants
La question de l’exposition aux substances chimiques devient encore plus sensible lorsqu’il s’agit des enfants. Le Dr Harifi rappelle que leur organisme présente des caractéristiques physiologiques particulières.
« Chez les enfants, la question est plus sensible, car leur organisme est encore en développement. Leur peau est généralement plus fine et plus perméable que celle des adultes, ce qui peut faciliter l’absorption de certaines substances chimiques », alerte-t-elle.
Elle souligne également que leurs mécanismes biologiques sont encore en maturation. « Leur système métabolique et leurs mécanismes de détoxification ne sont pas encore totalement matures, ce qui explique pourquoi les autorités sanitaires accordent une attention particulière à l’exposition des jeunes populations aux substances chimiques présentes dans les produits de consommation », explique le Dr Harifi.
Comment identifier cette substance
Pour les consommateurs, la présence du Lilial peut être repérée directement sur l’emballage. Le Dr Harifi rappelle que la liste des ingrédients constitue la première source d’information. « La présence du BMHCA peut être identifiée en consultant la liste des ingrédients indiquée sur l’emballage des produits cosmétiques. Dans cette liste, appelée nomenclature INCI, la substance peut apparaître sous les noms Butylphenyl Methylpropional ou Lilial », indique-t-elle.
Que dit la réglementation marocaine ?
Au Maroc, les produits cosmétiques sont encadrés par la loi n°84-13 relative aux produits cosmétiques et d’hygiène corporelle. Ce texte impose l’enregistrement des produits avant leur mise sur le marché. Il interdit également l’utilisation de substances cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction.
Sur le principe, cette réglementation rejoint les standards appliqués dans plusieurs juridictions internationales. Pourtant, à ce jour, aucune communication publique ne précise clairement si le Lilial fait l’objet d’une interdiction explicite au Maroc, ni si les produits qui en contiennent doivent être retirés du marché.
Cette question se pose d’autant plus que l’industrie des cosmétiques représente un marché estimé à près de 18 milliards de dirhams au Maroc. Chaque jour, des millions de consommateurs utilisent des savons, shampoings, déodorants ou crèmes hydratantes.
Parallèlement, le marché connaît une transformation rapide avec l’essor des réseaux sociaux et du commerce en ligne. Sur TikTok, Instagram ou Facebook, de nombreux produits cosmétiques deviennent viraux en quelques jours. Certains sont importés ou distribués sans toujours offrir une traçabilité claire sur leur origine, leur composition ou leur conformité aux normes sanitaires.
Dans ce contexte, la question du contrôle du marché et de la sécurité des ingrédients devient centrale. Car au-delà du cas du Lilial, c’est l’ensemble de la chaîne de surveillance des produits cosmétiques qui se retrouve interrogée.
Dans un pays où ces produits sont utilisés quotidiennement par des millions de consommateurs, une question demeure : le niveau de protection sanitaire appliqué aux consommateurs est-il réellement le même partout ?

