À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, Santé Mag met en lumière des femmes médecins engagées dans l’amélioration de la prise en charge des maladies pédiatriques au Maroc. Parmi elles, le Pr Imane Chahid, professeure de pédiatrie et de neuropédiatrie au CHU Ibn Rochd de Casablanca, consacre une grande partie de son activité aux pathologies neurologiques et métaboliques de l’enfant.
Chef de l’unité de neuropédiatrie et des maladies métaboliques héréditaires à l’Hôpital d’enfants Abderrahim Harouchi, elle s’intéresse particulièrement aux maladies neurologiques rares et aux troubles du développement chez l’enfant. Ses travaux portent notamment sur le diagnostic précoce et la coordination des soins pour des pathologies souvent complexes et encore insuffisamment connues.
Engagée dans la sensibilisation autour des maladies rares, elle plaide pour une meilleure reconnaissance de ces pathologies et pour un renforcement de la recherche afin d’améliorer la prise en charge des patients et de leurs familles.
Dans cet échange avec Santé Mag, le Pr Imane Chahid revient sur son parcours, les défis du diagnostic des maladies neurologiques et rares chez l’enfant, ainsi que sur la place des femmes dans les carrières médicales et universitaires au Maroc.
Santé Mag : Vous êtes neuropédiatre au CHU Ibn Rochd et vous travaillez sur des pathologies complexes de l’enfant. Qu’est-ce qui vous a orientée vers cette spécialité exigeante ?
Pr Chahid : Mon orientation vers la neuropédiatrie s’est en réalité imposée avec le temps. Après le départ du dernier neuropédiatre du CHU en 2014, cette activité s’est retrouvée quasiment absente de l’hôpital. Lorsque j’ai rejoint le CHU Ibn Rochd en 2017, j’ai été confrontée à une situation assez frappante : de nombreux enfants souffrant de pathologies neurologiques complexes arrivaient sans véritable filière de prise en charge, et leurs familles étaient souvent désemparées.
Il est donc rapidement devenu évident qu’il fallait reconstruire cette activité. Nous avons progressivement fait renaître l’unité de neuropédiatrie, structuré les consultations et organisé les parcours de soins pour ces patients.
Face à la complexité de ces pathologies, mon objectif a été double : améliorer la qualité des soins et de l’accompagnement pour les enfants et leurs familles, mais aussi former une nouvelle génération de pédiatres capables de reconnaître et de prendre en charge ces maladies. C’est un domaine exigeant, mais profondément motivant.
Santé Mag : Les maladies neurologiques et métaboliques rares restent encore peu connues. Quels sont aujourd’hui les principaux défis du diagnostic chez l’enfant au Maroc ?
Pr Chahid : Les défis sont nombreux. Le premier est sans doute la formation et la sensibilisation des jeunes médecins. Les maladies rares commencent souvent par des signes discrets, et leur reconnaissance repose beaucoup sur l’œil clinique et l’expérience. Il est donc essentiel de renforcer la formation, notamment pour les médecins de première ligne.
Un autre défi majeur est le manque de spécialistes dans ce domaine. La neuropédiatrie reste une discipline très pointue, et le nombre d’experts est encore limité. Cela entraîne une charge importante pour les quelques spécialistes disponibles.
Il y a également la question de l’accès aux explorations spécialisées, comme les analyses génétiques ou métaboliques, qui sont indispensables pour confirmer de nombreux diagnostics. L’accès à certains traitements innovants peut aussi être complexe.
Enfin, un point fondamental est le développement d’un véritable travail en réseau multidisciplinaire. Ces pathologies sont souvent complexes et nécessitent l’intervention de plusieurs spécialistes. Renforcer la collaboration entre les différentes disciplines est essentiel pour améliorer le parcours de soins des enfants et de leurs familles.
Santé Mag : L’errance diagnostique constitue souvent une réalité pour les familles. Comment améliorer la détection précoce de ces pathologies et l’orientation des patients ?
Pr Chahid : Pour réduire l’errance diagnostique, plusieurs leviers sont essentiels. Le premier est la sensibilisation, non seulement des professionnels de santé de première ligne, mais aussi du grand public et des enseignants, qui sont souvent les premiers à remarquer qu’un enfant présente un développement inhabituel ou des difficultés particulières.
Un autre élément fondamental est le développement du dépistage néonatal pour les maladies traitables. Dans de nombreux pays, le diagnostic à la naissance est devenu un pilier de la détection précoce de certaines pathologies rares, permettant d’instaurer un traitement avant l’apparition des complications.
Enfin, il est très important de structurer des filières de soins claires et bien codifiées, afin que les patients puissent être rapidement orientés vers les centres et les spécialistes appropriés. Une organisation plus lisible du parcours de soins permettrait de réduire considérablement les délais de diagnostic et d’améliorer la prise en charge des enfants et de leurs familles.
Santé Mag : La prise en charge des maladies rares nécessite une approche multidisciplinaire. Quel rôle jouent aujourd’hui la collaboration entre spécialistes, laboratoires et associations de patients ?
Pr Chahid : La prise en charge des maladies rares repose nécessairement sur un travail multidisciplinaire et coordonné entre plusieurs spécialistes afin d’offrir aux patients un parcours de soins structuré.
Mais il est aussi important de rappeler que les patients et les associations jouent un rôle majeur dans l’évolution de ces maladies. L’histoire de la maladie de Pompe en est un exemple marquant : l’engagement d’un père, John Crowley, dont deux enfants étaient atteints, a contribué à accélérer le développement d’un traitement en collaboration avec le chercheur Yuan-Tsong Chen.
Cela montre que les avancées dans les maladies rares reposent souvent sur une véritable alliance entre médecins, chercheurs, patients et familles.
Santé Mag : La neuropédiatrie évolue rapidement avec les progrès de la génétique et de la médecine de précision. Comment ces avancées transforment-elles la prise en charge des enfants atteints de maladies neurologiques ?
Pr Chahid : Il y a quelques années, on disait qu’on ne pouvait pas faire de neuropédiatrie sans IRM. Aujourd’hui, on peut dire qu’on ne peut plus faire de neuropédiatrie moderne sans génétique.
La génétique a profondément transformé notre pratique. Elle permet d’identifier plus rapidement la cause de nombreuses maladies neurologiques, d’apporter des réponses aux familles et d’affiner le pronostic. Dans certains cas, elle permet même d’orienter vers des traitements ciblés.
Même l’épileptologie évolue dans ce sens : la génétique joue désormais un rôle essentiel pour mieux classifier les épilepsies et adapter les traitements. Elle ouvre ainsi la voie à une médecine plus précise et plus personnalisée pour les enfants.
Santé Mag : À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes Marocaines qui envisagent une carrière dans la médecine ou la recherche ?
Pr Chahid : La médecine est avant tout une vocation qui demande beaucoup d’engagement. C’est une profession où l’on donne beaucoup de soi : de son temps, de son énergie et parfois même d’une partie de sa vie personnelle. Mais c’est aussi un métier profondément humain et porteur de sens.
La reconnaissance ne vient pas toujours des titres ou des positions, mais très souvent de la satisfaction d’avoir aidé un patient, accompagné une famille ou contribué à faire avancer les connaissances. Ce sont ces accomplissements, parfois discrets mais très concrets, qui donnent toute sa valeur à ce métier.
Aux jeunes Marocaines qui souhaitent s’engager dans cette voie, je dirais de croire en leurs capacités et de persévérer. La médecine et la recherche ont besoin de femmes engagées, curieuses et déterminées. Leur regard, leur sensibilité et leur engagement sont essentiels pour faire progresser les soins et améliorer la vie des patients.

